Mediator : les agences dans la tourmente…

Mediator : les agences dans la tourmente…
mai 14 00:35 2011 Imprimer l'article

L’Affaire Mediator® continue d’agiter la toile et de susciter son lot d’interrogations quotidiennes. Il y a sans conteste le sentiment d’un gâchis collectif et d’un traumatisme durable, mais également celui de la persistance d’une opacité difficile à justifier. Retour sur un dossier brûlant que la Mutualité française vient de traiter à sa manière. Mais le cas du Mediator et les conséquences qu’il entraîne ne sont pas spécifiques à la France, ainsi qu’en atteste l’expérience relatée par deux chercheurs danois de la Collaboration Cochrane, dans le dernier British Medical Journal.

Entre le réquisitoire sans concessions formulé par les professeurs Debré et Even sur le fonctionnement de l’Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (Afssaps) comme de la Haute Autorité de Santé (HAS), le rapport de l’IGAS et les auditions qui se succèdent auprès des Assises du Médicament et des deux missions parlementaires d’information sur Mediator®, les occasions n’ont pas manqué ces dernières semaines pour que la quasi-totalité du système français de sécurité sanitaire et de réglementation du médicament ne se retrouve sur le banc des accusés (1).

« N’en jetez plus, la cour est pleine », pourrait-on même être tenté de dire face à l’avalanche de reproches et de critiques qui se déversent sur nombre d’acteurs du système français de la santé… Certes, ce qui est devenu au fil des semaines l’ « affaire » Mediator® justifie pleinement ce travail de fond pour déterminer les raisons d’une pareille anesthésie d’un système qui a plus que tardé – et c’est là un doux euphémisme – à réagir aux premières alertes émises pourtant dès 1999, par un praticien marseillais, le docteur Georges Chiche. Mais ces différents rapports comme les compte-rendus des auditions menées dans le cadre de ces travaux dévoilent aussi l’existence d’un réel malaise, voire parfois d’un véritable désarroi chez nombre d’acteurs du système de santé qui ne parviennent pas à s’expliquer comment il a été possible d’en arriver là. Comment pareille succession de dysfonctionnements a-t-elle pu s’accumuler au sein de la « machine » réglementaire et sanitaire française ? La question à elle seule met mal à l’aise et donne le vertige. Alors, la tâche sera de toute évidence difficile et complexe pour les parlementaires qui cherchent à trouver l’origine de la faille – faut-il dire des manquements à la sécurité sanitaire – ayant conduit au désastre actuel. Avec un dispositif d’encadrement du médicament qui ne va pas tarder à ressembler à un champ de mines, les propositions de réforme issues de ces travaux seront de toute évidence scrutées à la loupe par les acteurs du système de santé et par une opinion publique dont la défiance risque fort de s’installer durablement…

 » Défaillance globale du système« 

Déjà constatée par de nombreux professionnels de santé, cette défiance des patients est d’ailleurs confirmée par les résultats d’une étude réalisée pour la Mutualité Française sur les Français et les médicaments (2). Ce sont ainsi plus de 3 Français sur 4 (77%) qui considèrent que Mediator® est bien le fruit d’une « défaillance globale du système » et non un « cas exceptionnel et limité à ce médicament ». La responsabilité des pouvoirs publics est clairement mise en cause et 2 Français sur 3 indiquent ne pas faire confiance à leur capacité à éviter des affaires similaires. Quant aux moyens d’y remédier et d’améliorer la sécurité des médicaments, la proposition recueillant le plus de suffrages (87 %) est l’ « idée de réduire l’influence des laboratoires pharmaceutiques sur les professionnels de santé »… Mais avant de pouvoir transformer cette idée formulée par la Mutualité Française en proposition concrète, faut-il encore pouvoir mesurer objectivement un niveau d’influence, puis fixer une limite à un niveau d’influence compatible avec les intérêts du plus grand nombre… Ce qui, en fonction des choix réalisés, risque de placer le curseur soit à un niveau très élevé soit à un niveau très bas et donc de générer des bataillons d’insatisfaits… Par ailleurs, si certains mauvais esprits peuvent arguer que l’influence de l’industrie pharmaceutique est flagrante, c’est aussi faire bien peu de cas de l’indépendance dont les médecins savent faire preuve…L’instrumentalisation des professionnels de santé privés de leur libre arbitre a ici ses limites !

Méconnaissance générale du fonctionnement du système

Autre proposition soutenue par 55 % des personnes interrogées par la Mutualité Française, celle d’un contrôle plus étroit par l’Etat de la promotion et de la publicité des laboratoires pharmaceutiques. Une proposition qui trouve un écho dans les propos du président de la mission sénatoriale sur Mediator®, François Autain (photo), qui a évoqué la nécessité de « cloisons étanches » entre les différents comités de l’Afssaps et l’industrie. 59 % se déclarent également favorables à la réalisation d’un bilan scientifique et médical de l’utilité et des effets des médicaments tous les cinq ans. Mais surtout, les deux derniers chiffres de ce sondage s’avèrent tout particulièrement révélateurs. 84 % des Français s’estiment insuffisamment informés, donnée qu’un autre résultat de ce sondage vient confirmer de manière éloquente. En effet, 74 % des sondés indiquent qu’il serait à la fois « utile et réalisable de permettre aux professionnels de santé de signaler aux pouvoirs publics les effets indésirables des médicaments ». Cette réponse a ainsi le triste mérite de démontrer une méconnaissance générale du fonctionnement du système de santé, puisque la pharmacovigilance repose justement sur le principe du signalement d’effets indésirables ou inattendus par les professionnels de santé qui font remonter ces informations à la trentaine de centres régionaux de pharmacovigilance répartis sur le territoire…

Encore une fois, ainsi que l’avait déjà illustré et souligné le cas de Vioxx® retiré du marché en 2004, les problèmes d’information, d’accès aux données et de transparence se retrouvent au cœur des débats. L’avant-propos du rapport réalisé en 2006 après le retrait de Vioxx® par Marie-Thérèse Hermange (photo, à gauche), aujourd’hui rapporteure de la mission sénatoriale sur Mediator®, et Anne-Marie Payet (photo, à droite), avait alors rappelé la nécessité d’une clarification « pour tirer les enseignements de la crise » (3).

L’EMA également accusée

Il semble néanmoins évident que ces enseignements aient été insuffisamment pris en compte et mis en œuvre, puisque le cas de Mediator® se caractérise lui aussi par une succession de défauts d’information et une opacité certaine à plusieurs échelons de la chaîne du médicament. Un syndrome qui d’ailleurs n’est pas spécifique à la France, ainsi qu’en atteste l’expérience relatée par deux chercheurs danois de la Collaboration Cochrane, dans le dernier British Medical Journal (4).

A travers cet article, c’est une attaque très dure qui est portée contre l’Agence européenne du médicament (European Medicines Agency – EMA), dirigée depuis janvier dernier par Andreas Pott (photo ci-dessous), accusée de placer les intérêts commerciaux de l’industrie pharmaceutique avant ceux des patients. Fin juin 2007, ces deux chercheurs demandent à l’EMA la possibilité d’accéder aux protocoles et aux rapports de 15 essais cliniques soumis à l’agence pour obtenir l’autorisation de deux médicaments destinés au traitement de l’obésité, le rimonabant (Acomplia®) et l’orlistat (Xenical®). Leurs travaux visent, dans la cadre de cette organisation internationale et indépendante, la Collaboration Cochrane, à établir une revue systématique sur les effets des médicaments anti-obésité.

Dans leur lettre de demande initiale à l’EMA, les chercheurs expliquent notamment que la large utilisation prévisible de ces médicaments dans le futur, leur efficacité relativement réduite sur le surpoids et les questions d’effets secondaires graves qu’ils soulèvent nécessitent que ces données soient disponibles pour des analyses additionnelles (5). La réponse de l’EMA tombe ensuite assez rapidement, en août 2007. Elle est négative, l’agence refusant l’accès à ces données pour protéger les intérêts commerciaux des compagnies. A partir de là, il faudra plus de trois ans, un échange dense et argumenté de 27 courriers et le recours au médiateur de l’Union Européenne pour que l’EMA finisse par transmettre ces données aux chercheurs du Centre Cochrane norvégien…début février 2011. Si les médicaments anti-obésité constituent quasiment une classe « maudite » où enjeux commerciaux et financiers et réactions quasi irrationnelles semblent prendre le pas sur les enjeux de santé publique, ce nouvel avatar confirme néanmoins qu’il reste encore un long chemin à parcourir avant que l’affichage officiel de transparence ne se transforme en réalité effective…Une « transparence » qui semble désormais être le maître mot du dernier rapport du LEEM sur la responsabilité sociale des entreprises du médicament. Affaire à suivre.

Anne Lise Berthier

(1) Voir PharmAnalyses 20 mars 2011 Rapport sur la gouvernance des médicaments : Debré et Even condamnent, les experts se rebiffent.
(2) L’enquête « Les Français et les médicaments » a été réalisée en mai 2011 pour la Mutualité Française par l’Institut TNS Sofres. Elle a été réalisée auprès d’un échantillon de 1000 personnes représentatif de la population française.
(3) Rapport d’information n° 382 (2005-2006) de Mmes Marie-Thérèse HERMANGE et Anne-Marie PAYET, fait au nom de la commission des affaires sociales, déposé le 8 juin 2006 (http://www.senat.fr/rap/r05-382/r05-3821.pdf)
(4) Opening up data at the European Medicines Agency (EMA). Peter C Gotzche and Anders W Jorgensen. BMJ 2011 ;342 :d2686.
(5) Rappelons qu’en ce même mois de juin 2007, la FDA vient tout juste d’émettre un avis défavorable à la mise sur le marché, aux Etats-Unis, du rimonabant en raison d’une incidence accrue d’effets secondaires psychiatriques.
(6) L’intégralité de la correspondance échangée entre les chercheurs du Nordic Cochrane Centre, l’agence européenne du médicament et le médiateur de l’Union Européenne est accessible à l’adresse suivante.

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