Pharma : l’innovation ne fait plus le printemps de la production !

mai 09 16:04 2010 Imprimer l'article

Les manufacturiers de la pharma en Région Centre ce sont retrouvés début mai à Tours pour leur traditionnelle rencontre du « printemps de la production pharmaceutique ». Une réunion au cours de laquelle il fut beaucoup question de l’avenir hexagonal de la branche, assombri par les chutes des brevets et l’assèchement des pipelines de la recherche. Les perspectives qui pourraient permettre de consolider durablement les productions de médicament en France ne sont pas franchement bonnes.

La pharma est en pleine mutation. Elle est surtout en quête d’un nouveau business modèle qui puisse lui permettre d’envisager l’avenir avec confiance. L’ère des méga fusions de la décennie précédente touche à sa fin et il reste peu d’opportunités de mariages entre big pharma qui puissent permettre de rebondir en créant de la valeur par intégration de portefeuilles de produits et/ou diversification sectorielle. L’année en cours dira quelle efficacité supplémentaire ont gagné les six groupes qui ont décidé de fusionner en trois entités (Merck&Co/Schering-Plough d’une côté, Pfizer/Wyeth et Abbott/Solvay de l’autre) et si les nouveaux ensembles qui en naîtront sauront précisément innover et créer effectivement de la valeur dans la compétition internationale.

Pour l’heure la pharma se prépare à vivre un bel assèchement de ses blockbusters historiques, avec 160 milliards de pertes de brevets entre 2010 et 2015, selon IMS, et peu de nouveaux produits capables de remplacer les pertes colossales de revenus qui se profilent à court terme. Autre caractéristique des temps qui s’ouvrent, pour la première fois cette année, les génériques dépasseront durablement, en unités vendues, les médicaments princeps sous brevet. Une tendance amorcée l’an passé avec 344 milliards d’unités vendues dans le monde pour les premiers contre 332 pour les seconds. Autre caractéristique majeure, mise en évidence par IMS, les médicaments génériques occupent le plus souvent la première place des grandes aires thérapeutiques et l’innovation se positionne en seconde ligne. C’est dire que si le salut des big pharma passera par les innovations thérapeutiques, il leur faudra plus qu’un sursaut pour booster ces dernières. Certes le marché des produits biologiques et biotechs a effectivement explosé, avec une croissance annuelle de plus de 16 % entre 2000 et 2009 (contre 9 % pour la pharma chimique classique) dans le monde, mais le club assez fermé des « big biopharma » aura quelque peine à compenser ce que ses blockbusters génériqués lui auront fait perdre. Si le salut passe, pour certains groupes, par les niches – dont celle très prometteuse de l’oncologie (53 milliards de dollars de ventes mondiales en 2009, premier de la classe des produits de spécialités qui représentent un total de 173 milliards de dollars) -, encore faudra-t-il veiller à ne pas laisser les produits de médecine générale (200 milliards de dollars en 2009) sans nouveaux relais de croissance, donc de produits nouveaux.

Au total, la croissance de la pharma mondiale aura, l’an passé, été tirée par les produits de spécialités, les médicaments encore protégés, mais aussi et surtout par les marchés émergents, véritables locomotives de la croissance, selon IMS, à + 16 % en 2009 contre moins de 5 % pour le Top 5 des pays européens et à peine plus que 5 % pour la moyenne mondiale.

La production pharma cherche son printemps

Dans ce contexte général, la branche pharmaceutique française n’échappe pas aux ruptures constatées par ailleurs, dont celle qui frappe le monde de la R&D, en quête de nouvelles molécules, ou encore celle qui affecte son modèle économique même. « Le contexte est risqué et incertain », a souligné à Tours, lors de la 5ème rencontre des laboratoires producteurs de médicaments de la Région Centre, le représentant du LEEM, Sébastien Aguettant, en charge de la Commission Industrie au sein du syndicat professionnel. Un contexte auquel s’ajoute la compétition à laquelle se livrent les filiales entre elles, au sein même des big pharma, autour de la localisation de leurs sites de fabrication ou de recherche et du partage de la valeur. « La France est contrainte de repositionner ses capacités de recherche et production pour être plus compétitive », a ajouté celui qui préside également aux destinées du SPIS, un club qui rassemble les sous-traitants de la pharma installés dans l’Hexagone. Aussi pour maintenir les volumes de production sur les sites français et capter en amont de nouvelles productions, faudra-t-il encore que l’Hexagone présente de nouveaux atouts aux yeux de directions générales de groupes qui ont le regard de plus en plus porté vers les pays émergents en général et ceux de l’Asie en particulier. La Chine est d’ores est déjà présentée comme le futur eldorado pharmaceutique, 3ème marché mondial d’ici 2020.

Certes, le Conseil stratégique des industries de santé (CSIS), qui s’est tenu en octobre dernier, a produit un catalogue de 11 mesures pour renforcer sinon tenter d’ancrer durablement les industries de santé sur le territoire national. Il propose à cet effet de valoriser à l’international l’éligibilité au crédit impôt/recherche des sites de bio-production, sites au nombre encore très insuffisant en France pour relayer les diminutions d’unités de productions chimiques traditionnelles (1). Il avance également de développer des zones franches pour, précise le représentant du LEEM, « créer un cadre volontariste ». Mais la fermeture prochaine du site de distribution de GSK à Evreux, où était installé l’un des plus importants site de fabrication du groupe dans le proche passé, démantelé depuis, pour ne citer que lui, n’invalide-t-elle pas déjà cette hypothèse de travail. Certes, il convient de ne pas rester prisonnier des process industriels anciens, mais ne faudrait-il pas dès lors moderniser réellement l’outil de production en place qui est encore loin, selon les spécialistes, de s’appliquer à lui-même les normes de fabrication en vigueur dans les autres secteurs. La formation des hommes constitue également une réponse, notamment leur adaptation aux spécificités de la bioproduction. Last but not least, il faut, nous dit-on encore, renforcer l’appel à projet dans la R&D et surtout renforcer les liens entre cette dernière et la production. « « La France est contrainte de repositionner ses capacités de R&D et de production pour être plus productive et doit faire évoluer ses métiers et ses compétences tout en respectant la problématique des enjeux sur les effectifs », explique à Tours en mai Sébastien Aguettant. ». « Il faut avoir à cœur de conserver un tissu industriel à proximité de la R&D », plaide encore ce dernier, en rappelant à ceux qui l’auraient oublié que d’autres secteurs industriels, tel celui de l’audiovisuel et de l’électronique grand public, ont quasiment disparu de l’Hexagone faute d’avoir maintenu ce lien de proximité. « Usines de production et centres R&D sont très liées, particulièrement pour les produits complexes, commente encore le représentant Industrie du LEEM. Garder le savoir-faire français et développer les capacités de production est indispensable au maintien des centres de R&D dans l’Hexagone. Cela suppose de créer 2 à 3 clusters de production pharmaceutique visibles à l’international, de sécuriser la production de lots cliniques en France, notamment pour les médicaments biologiques au moyen d’incitations fiscales ». Un programme qui reste encore pour l’essentiel à être mis en œuvre malgré les très positives expériences qui se déploient en France à travers divers pôles santé (Alsace, Rhône-Alpes, Midi-Pyrénées, Aquitaine).

Le générique passe par le renforcement de la sous-traitance

Enfin, le soutien à la sous-traitance pharmaceutique est devenu de plus en plus indispensable, cette dernière ayant, au fil des années écoulées, racheté les usines de production pharma dont les grands groupes se sont séparés. Mais alors que ces rachats allaient de pair avec le maintien, dans les sites repris, des fabrications de médicaments des groupes pharma cédants, parfois pour des années, il faut aujourd’hui assurer aux mêmes sous-traitants d’autres relais de croissance que ceux des princeps en baisse constante. L’export a a constitué un jusqu’à une date récente. Le générique en est un autre. Mais la clause dite « Bolar » interdisait jusqu’à une date récente de lancer des productions de génériques en France, ce jusqu’à l’échéance effective du brevet. Au jour J, les camions pouvaient par contre passer la frontière avec les génériques en provenance d’Espagne, du Portugal ou de la Grèce. Paradoxe suprême : la montée en puissance des génériques en France aura ces derniers temps entraîné la délocalisation de leur production ! Un avenant à l’accord cadre signé par le LEEM et le Comité économique des produits de santé (CEPS) en date du 26 octobre 2009 a ainsi permis aux sous-traitants installés en France de se lancer dans les opérations de fabrication avant l’expiration des droits attachés au princeps de référence et surtout de libérer les lots fabriqués 48 heures avant l’expiration des droits. Et donc de les fabriquer sur place avec l’accord du laboratoire princeps. Ce feu vert tardif suffira-t-il pour relancer les productions de génériques, réalisées pour 50 % en France et pour l’autre moitié – à plus forte valeur ajoutée, nous est-il dit – hors du pays ? Rien n’est plus sûr, si l’on sait que les nouveaux entrants dans l’Union Européenne pourront à partir de 2012 se livrer aux mêmes pratiques que les pays précités où cela sera alors interdit ! « On a découvert cette question en 2002, note Sébastien Aguettant, et il aura fallu 7 ans pour trouver une mesure pour garder toutes les productions en France ! ». Reste qu’entre temps le monde des génériqueurs se sera consolidé avec et autour d’opérateurs essentiellement internationaux (TEVA, MYLAN, SANDOZ notamment) qui n’ont pas attendu l’accord cadre pour étendre leurs portefeuilles de produits et développer leurs productions hors de nos frontières. Le petit monde de la production pharma compte en ce printemps 2010 environ 30 000 personnes dont un tiers travaillent dans les rangs des sous-traitants de la branche. Une bonne partie de ses effectifs partira bientôt à la retraite. Les autres attendent des assurances quant à la durabilité de leurs emplois et au maintien d’emplois qualifiés. La France est en ce printemps 2010 encore au 3ème rang mondial des pays producteurs de médicaments et au premier rang en Europe. Mais jusqu’à quand ?

Jean-Jacques Cristofari

(1) Cf. Pharmaceutiques, novembre 2009, n° 171, « Bioproduction : accroître les capacités »

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ANALYSE

Le marché du médicament en France : évolutions

Ces deux dernières années, le marché des produits de ville a vécu, en valeur, une croissance proche de 0 en 2008 et 2009, après des hausses de supérieures à 6 % jusqu’en 2005 et des progressions en yoyo les deux années suivantes (+ 2 % en 2007, puis + 4,5 % en 2007). De plus la topographie du marché ville a changé : d’un côté, les prescriptions spécialisées, générées par les hospitaliers et les spécialistes libéraux, délivrées en officines de ville, représentent désormais 35 % de ce marché. De l’autre, toujours sur le marché ville, les prescriptions hospitalières dépassent désormais celles des spécialistes libéraux (20 contre 17 %). Ce mouvement traduit à la fois le passage en ville de produits jusque là en réserve hospitalière, l’hôpital se délestant en quelque sorte du coût de certains médicaments, et une transformation notable du rôle de l’hôpital (il initie des traitements de pointe coûteux qu’il transfère à la ville).

Par ailleurs, le marché des génériques continue en France son irrésistible ascension : il représente en 2009 12 % du marché total en valeur (21 milliards d’euros en prix fabricants, 30 milliards en prix publics). Si le taux de pénétration des génériques au sein du répertoire stagne (71,5 %), les délivrances en unités augmentent année après année avec le lancement des nouveaux génériques. Selon IMS, la croissance future de ce marché viendra de l’élargissement du répertoire ainsi que des incitations gouvernementales à la prescription au sein du répertoire, avec notamment les contrats d’amélioration des pratiques individuelles (CAPI) qu’ont signé quelque 13 000 médecins généralistes.

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Jean-Jacques Cristofari, journaliste spécialisé en économie de la santé, économiste et sociologue de formation En savoir plus ...

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