Les libéraux se mobilisent sur fond de révolte

Les libéraux se mobilisent sur fond de révolte
septembre 29 20:47 2014 Imprimer l'article

Les professions libérales regroupées au sein de leur Union nationale (UNAPL) invitent l’ensemble de leurs membres à riposter à la volonté du gouvernement de déréglementer leurs secteurs d’activité. La manifestation nationale du 30 septembre constitue à cet égard un point d’orgue dans la mobilisation de professionnels contre un gouvernement qui se coupe lentement, mais sûrement, des classes moyennes. Les professionnels de santé s’associent au mouvement.

La grogne monte depuis des mois dans les rangs des « libéraux », en particulier de ceux qui appartiennent à des professions réglementées. L’origine des mécontentements se trouve dans un rapport rendu public sous le manteau cet été, à travers lequel les hauts fonctionnaires du ministère de l’Economie suggèrent à leur ministre de l’époque – Arnaud Montebourg – de « rendre du pouvoir d’achat aux Français » en faisant baisser les tarifs de ceux que Bercy considère comme des privilégiés. Aux yeux des inspecteurs des finances, les 37 professions dites réglementées, qui pesaient quelque 235 milliards d’euros en 2010,  ont réalisé des bénéficies trop élevés (42 milliards d’euros la même année) et il serait juste d’en rendre un partie aux Français, dont le pouvoir d’achat stagne et les salaires avec. La publication du rapport suscite aussitôt des levées de boucliers, en particulier dans les rangs des pharmaciens d’officine qui, déjà mal en point du fait des baisses de vente de médicaments et de leurs marges, ne sont pas prêts à sacrifier les médicaments dit de prescription facultative (PMF) sur l’autel de la grande distribution.

Le 30 septembre sonnera donc la « Journée sans professionnels libéraux ». Michel Chassang, anciennement président de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF) et depuis peu à la tête de l’UNAPL voit ici une excellente occasion de donner du lustre à son nouveau blason et de mieux enfoncer le clou de ses désaccords avec le pouvoir en place.  » Le gouvernement, jusqu’ici, n’a donné aucun signe d’ouverture et persiste à vouloir maintenir une réforme absurde, qui va détruire un secteur d’activité dynamique et plonger les consommateurs dans l’insécurité la plus totale à des coûts toujours plus élevés », indique ce dernier à l’issue d’une conférence de presse où il souligne point pas point les motifs de la colère des professionnels libéraux. Il y est tour à tour question du « démembrement des professions réglementées accusées de tous les maux, ou presque », accusés surtout par Arnaud Montebourg de ponctionner 6 milliards d’euros de pouvoir d’achat aux Français. Le successeur au ministre dissident à la tête de l’Economie et des Finances, le banquier Emmanuel Macron, sitôt nommé, n’a pas pour autant lâché le dossier. « Malgré les arguments avancés par les professions et l’UNAPL, il n’a pas modifié sa position », souligne, amer, Michel Chassang, en ajoutant que « récemment, le Président de la République, lors de la conférence de presse du 18 septembre, a jeté de l’huile sur le feu en ironisant sur les professions libérales.  » Une ironie qui, à l’évidence, n’est pas du goût de ces dernières.

Le torchon brûle

Le torchon brûle donc entre les professionnels libéraux et le gouvernement et l’UNAPL entend jeter le 30 septembre un peu plus d’huile sur les braises d’un mécontentement qui gagne progressivement tout le pays et toutes les classes sociales. « Rédigé totalement à charge, ce rapport [le Bercy ] de toutes les provocations, est une entreprise de démolition », ajoute le patron de l’UNAPL qui y voit surtout comme une forme d' »impuissance face aux demandes européennes de libéralisation ». La politique de dérèglementation – ou plutôt de dérégulation du marché – ne peut, aux yeux des professionnels concernés, qu’ouvrir la porte à toutes sortes d’opérateurs qui, exonérés des contraintes actuelles, pourront faire ce qu’ils voudront, ou presque. En d’autres temps, la Mutualité Française évoquait « le loup dans la bergerie ». Les sociétés d’assurance privée sont depuis entrées sur le marché de la santé, sans que ce dernier ait eu à subir un effondrement des assurances complémentaires. Bien au contraire, elles ont montré au vieux monde mutualiste que la sélection des risques et une gestion économe des deniers des assurés sociaux pouvaient faire bon ménage.

« Les prix administrés protègent les consommateurs les plus pauvres », note encore le président de l’UNAPL. « Demain, si les professions sont ouvertes à concurrence, ou livrées, comme c’est en projet, aux groupes financiers, les prix ne pourront qu’augmenter, puisqu’il faudra imputer les frais de publicité, de marketing et surtout servir de confortables dividendes aux actionnaires. Il ne sera alors plus question d’accorder de facilités de paiement ou de repousser les encaissements des chèques, comme le font aujourd’hui la plupart des professionnels. Il s’agira plutôt de pousser à la consommation. » En un mot, dérèglementer ne pourra que conduire à augmenter les prix des actes les plus courants, « notamment sous-évalués et réalisés à perte », ajoute l’UNAPL. Sans compter qu’avec une future concentration de l’offre, les consommateurs perdraient « la liberté n°1, celle du libre choix. »

Les médecins et pharmaciens sur le front

Les professionnels de santé seront également de la partie ce 30 septembre. Dans les rangs de la CSMF, le ton est le même qu’à l’UNPAL, avec une note plus agressive à l’encontre des projets de réforme de la santé en préparation au ministère de Marisol Touraine. Encadrés, mais pas réglementés, la fraction la plus libérale des docteurs ajoute, dans le cahier de ses doléances et contestations au projet de loi « Croissance et pouvoir d’achat » du ministre de l’Economie, le projet de loi de Santé dont elle ne veut pas. Sur une musique bien orchestrée au fil des projets de réforme portés par toutes les majorités depuis une vingtaine d’années – ordonnances Juppé de 1996, loi Hôpitaux Santé Patients Territoires de 2009 – la CSMF voit dans le projet en cours une fois encore une « étatisation du système de soins » et la « mise sous tutelle, à la fois de l’ARS et des hôpitaux, des libéraux ». Ce sera la fin de la liberté d’installation, la satellisation de la médecine libérale spécialisée, la mise à l’écart des cliniques privées du service public hospitalier et, « pour couronner le tout, démantèle la convention médicale nationale. » « Une telle réforme relève de la provocation pour les médecins libéraux », note Jean-Paul Ortiz, le nouveau président de la Confédération, qui invite ses confrères à fermer leurs cabinets médicaux.

Les attentes tarifaires des généralistes

Du côté de MG France, qui attend de la future loi de santé une plus grande reconnaissance des médecins traitants et une plus grande importance accordés aux soins de proximité dans le système de santé, la colère gagne également ses rangs. S’il n’y est pas question d’appeler les généralistes à se mettre en grève, le catalogue des revendications commence à s’épaissir. Après avoir posé ses 9 conditions pour réussir la réforme, le syndicat présidé par Claude Leicher hausse le ton. « Nous constatons que la stratégie gouvernementale est à l’inverse de ce qu’il faut faire, indique ce dernier. On inquiète de plus en plus le médecin généraliste, on renforce l’idée qu’on est déjà en train de préparer sa substitution. » Mais le syndicat des généralistes déplore surtout « la discrimination conventionnelle » qui, selon son président, frappe les médecins traitant : « En 1990, on a interdit aux médecins généralistes de choisir le secteur 2. En 2007, la discrimination s’est accentuée avec une consultation à 25 euros pour tout le monde, sauf pour les généralistes. C’est inacceptable ! Les consultations sont de plus en plus lourdes, mais elles restent bloquées à 23 euros ! » MG France n’exclut donc pas un mouvement tarifaire, qu’il accompagnera, si les médecins le déclenchent. « L’exaspération est à son comble : les indemnités kilométriques n’ont pas bougé depuis 1996, le montant de la visite est le même depuis 2002 et celui du C depuis 2011 », ajoute son président. Dans un contexte où la Sécu enregistre un nouvelle fois un déficit à 11,7 milliards d’euros pour cette année et qu’il faudra trouver 2 milliards d’euros d’économies supplémentaires à celles déjà arrêtées en juillet (2,9 milliards selon la CNAM), les praticiens libéraux savent qu’ils auront peu de chance de voir leurs rémunérations évoluer significativement, sauf à les assortir, comme le souhaite la ministre de la Santé, d’objectifs ciblés de santé publique.

L’avertissement des pharmaciens

Enfin, dans les rangs des pharmaciens d’officine, le ton n’est pas davantage à l’apaisement. Le 19 septembre, tout ce que compte le réseau officinal était déjà sur le pont pour « rappeler ses valeurs au service du public, décider de positions partagées et d’actions communes ». Un réseau qui rappelle à satiété qu’il rend quotidiennement les services attendus par les 4 millions de Français, qu’il est un « partenaire efficace et reconnu des pouvoirs publics pour l’amélioration du bon usage des médicaments, les soins de premier recours, la prévention et l’éducation à la santé ». Et qu’il est aussi « soucieux du pouvoir d’achat des Français en maîtrisant, par une libre concurrence entre les acteurs, l’évolution des prix des médicaments non remboursables au niveau de l’inflation ». Pas question d’accréditer l’idée que les Français feraient des économies en achetant leurs médicaments sans prescription en grande surface. L’enseigne E. Leclerc entend faire des MPF un cheval de Troie pour vendre des médicaments sur ordonnance dans ses parapharmacies, en quête de gisements de croissance. Les pharmaciens le savent et n’entendent pas se laisser déposséder de 8 à 11 % de leur chiffre d’affaires. « Les pharmaciens ne comprennent pas une réforme qui viserait à vendre les médicaments en supermarché, lieu de consumérisme, alors que tous les efforts parallèles vont dans le sens inverse, déclare Isabelle Adenot, présidente  de l’Ordre national des pharmaciens dans le Monde du 30 septembre. Quel serait également le sens d’une réforme qui ouvrirait le capital des pharmacies à des groupes d’investisseurs internationaux en réduisant la nécessaire indépendance professionnelle des pharmaciens? ». « Nous alertons sur les graves conséquences sanitaires, sécuritaires, sociales et économiques d’un éventuel démantèlement d’un ou de plusieurs des trois piliers interdépendants sur lesquels reposent aujourd’hui la délivrance des médicaments en France », indiquent ensemble les syndicats d’officinaux (FSPF, USPO et UNPF), leurs groupements (CNPGO et UDGPO), auxquels se sont associés la conférence des doyens des facultés de pharmacie de France et l’Ordre national des pharmaciens. « La sécurité des médicaments est assurée dans votre pharmacie, pas en grande surface », indique un tract de l’USPO distribué dans les officines avec une affiche qui donne clairement le ton : « Votre officine est menacée ». Alors que se prépare la loi de financement de la Sécu pour 2014, les messages adressés au gouvernement par les professionnels de santé libéraux sont on ne peut plus clair.

Jean-Jacques Cristofari

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Les Français ont une bonne image des professions libérales

Les entreprises libérales représentent 26,9% des entreprises françaises. Elles emploient 2 millions de personnes, dont 1 million de salariés. L’UNAPL rassemble 62 professions libérales. Elle a interrogé les Français pour connaître leur perception des professions libérales et de leur réglementation, via un sondage réalisé en ligne, du 26 au 29 septembre 2014, sur un échantillon représentatif des Français de 1 671 personnes, par l’institut Harris Interactiv.

Il en ressort que les professionnels libéraux bénéficient d’une bonne image auprès de la population Française. 75% d’entre eux partagent cette opinion (dont 8% une très bonne image). 86 % des Français reconnaissent également l’utilité de ces professions, les jugeant « indispensables ». Enfin, 72 % estiment qu’elles rendent service en remplissant des missions de service public.

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Jean-Jacques Cristofari, journaliste spécialisé en économie de la santé, économiste et sociologue de formation En savoir plus ...

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