Affaire Cahuzac : une saga qui commence dans la pharma

Affaire Cahuzac : une saga qui commence dans la pharma
avril 11 10:26 2013 Imprimer l'article

lourmarin1997cahuzacL’affaire Cahuzac, au-delà des questions relatives à la fraude fiscale opérée par un ministre d’Etat, nous renvoie à la « belle époque » de l’industrie du médicament où l’argent coulait à flots. Une nouvelle fois, les laboratoires de la pharmacie, avec lesquels le député a longtemps frayé, sont sur la sellette, dans le collimateur des enquêteurs des journaux et de la justice. Retour sur une époque qui a surtout été marquée par un homme d’influence, Daniel Vial, que Jérome Cahuzac croisera plus d’une fois sur sa route.

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Nous connaissons tous JR de la série Dallas. Nous voici désormais en prise avec « la saga de JC dans la santé », le ministre qui aurait fait fortune dans le domaine de la santé en général et dans le secteur de la pharma en particulier. « Aurait », car pour l’heure, l’affaire est entre les mains des juges qui vont vérifier l’état des comptes personnels du docteur Cahuzac à l’étranger, leurs sources et l’amplitude du « blanchiment pour fraude fiscale » organisé par ce dernier. Bien des témoins, observateurs et acteurs du système de santé des deux décennies écoulées le savent : JC a frayé longtemps et régulièrement avec les industriels du médicament, qu’il sollicitait pour leur rendre divers « services » (conseils, études etc.), notamment lorsqu’il était conseiller de Claude Evin, ministre de la Santé entre 1988 et 1991, chargé en particulier des relations avec l’industrie pharmaceutique.

Mais la route de JC va également croiser, par la suite, celle de Daniel Vial, le lobbyiste le plus influent dans les rangs des industriels du médicament des 20 années écoulées, qui deviendra le confident de nombreux dirigeants de laboratoires – hormis Servier qui lui fermera sa porte – et l’entremetteur de nombreuses officines dans la santé. L’ancien patron de la société de relations publiques PR International, directeur de publication du mensuel Pharmaceutiques, confie dans un premier temps à notre confrère Mediapart n’avoir « jamais entendu parler de Cahuzac, ni de Cahuzac dans le monde de la santé », avant d’admettre que JC pouvait être un de ses consultants. Etrange perte de mémoire pour celui qui a fréquenté durant plus de 20 ans le gotha de la pharma, des ministères, des agences en charge du médicament, de France, d’Europe et des Etats-Unis, voire de Chine, où il a un temps eu un bureau. Un temps durant lequel les routes de Daniel Vial et de JC se croiseront à de maintes reprises.

Eylau Installé avenue d’Eylau (photo), à deux pas du Trocadéro, les bureaux de PR International ont longtemps – au moins jusqu’en 2004, date à laquelle sa société est vendue à IMS Health – grouillé de monde, politiques, autorités de santé, communicants, journalistes, visiteurs en quête d’un conseil, d’une opération de RP ou d’un publi-rédactionnel dans un mensuel qui fait alors figure de référence dans le landerneau du médicament. JC à l’évidence se sera rendu plus d’une fois chez Daniel Vial pour y concocter quelque deal bénéfique pour l’un ou l’autre des industriels de la pharmacie, dont la liste publiée depuis décembre dernier dans les colonnes de la presse s’allonge jour après jour (Pierre Fabre médicament, Pfizer, Eli Lilly, BMS, Innothera, GSK,  Boots, Sanofi Pasteur..). Car les clients de la maison Vial sont presque aussi nombreux que le bottin de la pharma publié par le Quotidien du Médecin, un groupe dont est issu le lobbyiste et où il a travaillé pour la famille Tesson-Millet et d’où il a appris à connaître ceux qui comptent dans la santé et le médicament, sans jamais faire vraiment œuvre d’écriture. Car s’il se dit volontiers « journaliste », la profession ne lui connaît guère d’écrits, hormis les Unes de son mensuel où il se nichera 18 ans durant pour une bonne visibilité dans le milieu.

Le Davos incontournable de la santé

LourmarinCe « milieu », Daniel Vial va le structurer et lui donner une vitrine à sa mesure, en organisant dès 1996 les « Universités d’Eté de Pharmaceutiques », qui, jusqu’en 2010, se tiendront chaque septembre à Lourmarin (photo). La paisible bourgade du Lubéron accueillera pendant 13 ans ceux qui comptent dans la santé et la pharma, et deviendra ainsi le « Davos de la santé », comme le titre en Une le mensuel Pharmaceutiques d’octobre 1997, qui écrira dans ses pages intérieures : « l’Université d’été de Pharmaceutiques fait désormais, et sans doute durablement, partie du calendrier « incontournable de l’industrie » ». Lourmarin sera ainsi et pour 14 épisodes (de 1996 à 2010), une plateforme centrale d’échanges autour du médicament, la « corbeille » de la bourse de la communication pharmaceutique autour de laquelle se précipiteront sans compter la plupart des dirigeants de la pharma française. L’année suivante, en 1998, pour une Université qui comptera pas moins de cinq ministres de la santé (Jacques Barrot, Bernard Kouchner, Michèle Barzac, Claude Evin et Elisabeth Hubert), Jérome Cahuzac (alors patron de Cahuzac conseil) sera bel et bien présent, aux côtés de leaders du monde de la santé, parmi la centaine d’industriels du médicament qui paieront rubis sur ongle leur « séminaire » de trois demi-journées, assorties d’une soirée à l’abbatiale voisine et plus le lendemain pour un carré de VIP triés sur le volet.

Selon un rite qui ne variera pas, Lourmarin alterne les séances de travail – on y parle, entre acteurs et experts du « même monde », de la santé, du système de soins, de la régulation des dépenses, du médicament, des stratégies marketing sur la chaîne du médicament, du travail des agences, en France, en Europe et ailleurs et bien sûr du projet de loi sur la Sécu – et moments de détente. Un « in » et un « off » soigneusement rythmé par le maître de séance – repas en plein air au pied du château à midi, soirée habillée à l’abbatiale le soir -, où l’on dialogue, échange, apprend à se connaître et parfois négocie.

cahuzac-evin-1998En 1998, J. Cahuzac fera, avec Claude Evin (photo), une intervention remarquée sur le Projet de loi de financement de la Sécu. Un PLFSS qui sera débattu quelques semaines plus tard au Parlement, comme chaque année, et qui fait des rencontres de Lourmarin un moment fort dans un calendrier « politique » des industriels qui ne doit rien au hasard. Député PS du Lot-et-Garonne, JC est aussi rapporteur du PLFSS au nom de la commission des Finances. Sa présence dans les lieux flirte avec le conflit d’intérêt, une règle que transgressent aisément bien des VIP institutionnels présents.

Convenances et connivences

cahuzac-tabuteau-1999Un an plus tard, pour une 3ème Université d’été placée à l’heure de la « mondialisation » et que Pharmaceutiques qualifie de « lieu où souffle l’esprit », Jérome Cahuzac sera une nouvelle fois de la partie. Les invités de marque ont pour nom Elisabeth Guigou, alors Garde des Sceaux. Jacques Attali, président de PlaNet Bank, qui venu en hélicoptère de Marignane, parlera de « la précarité, cette autre face de la démocratie » à un parterre de patrons de la pharma. JC intervient à la tribune de la grande salle du château de Lourmarin sur le thème de la médecine de ville, tandis que son voisin, Didier Tabuteau (photo), ex directeur et fondateur de l’agence du médicament devenu directeur adjoint au cabinet de Martine Aubry (aujourd’hui prof à Sciences Po) et habitué des lieux, s’exprime sur un projet de loi visant à moderniser le système de santé. Chris Viehbacher, actuel patron de Sanofi, alors Pdg de GlaxoWellcome – dont Daniel Vial deviendra le conseiller spécial en septembre 2009 -, parle de son côté des associations de patients et de leur nouveau rôle dans la santé. A Lourmarin,  convenances rimera souvent avec connivences.

Opération Villeneuve Santé

On ne retrouvera pas Jérome Cahuzac sur la photo de famille de l’Université d’été de 2000 de Pharmaceutiques. Car entre temps, le député, élu dans le Lot et Garonne en 1997, brigue la mairie de Villeneuve-sur-Lot (photo). Sa route croise une nouvelle fois celle de Pr International et de Daniel Vial qui va lui forger un nouveau destin. Egalement celle des labos pharmaceutiques, ici en particulier celui de Lilly. Pour mettre en selle le futur maire, Daniel Vial monte l’opération « Villeneuve Santé », en novembre 1999 (1).

Une enquête à gros budget, payée par l’Institut Lilly et pilotée par l’économiste Claude Le Pen – autre affidé de Lourmarin – sur  « les inégalités socio culturelles en matière de santé », a pour objectif d’aider JC à partir à la conquête de la mairie, qu’il gagnera en 2001. « Villeneuve-sur-Lot, ville dont je suis le député, a été choisie comme ville-test, représentative de l’ ensemble de la population française », écrira JC à Gilles Duhamel, au cabinet du sécrétariat d’Etat à la Santé, en concluant « Le lancement médiatique de l’ opération au niveau national sera réalisé à Villeneuve-sur-Lot début novembre en présence de personnalités du monde de la santé. » L’enquête se conclut par un colloque à l’Assemblée nationale (voir plus bas), organisé par PR International pour l’institut Lilly, présidé par Marcel Legrain. Jérome Cahuzac est alors l’homme qui monte. 10 ans plus tard, il présidera la commission des Finances de l’Assemblée nationale et deux ans après il dirigera le ministère du Budget. Daniel Vial (2), le lobbyiste « roi des labos », a su jouer une fois encore une carte maîtresse dans son jeu d’influence.

Jean-Jacques Cristofari

(1) Le 3 décembre 1999, Jérome Cahuzac rencontre Daniel Vial pour évoquer la fin du recueil des données de l’enquête et préparer la stratégie de communication à venir. Dominique Amaury, Pdg de Lilly est présent, aux côtés de Jean-Claude Salord, de l’Institut Lilly, et de l’économiste de la santé Claude Le Pen, alors patron de sa société CLP Santé.

(2) Le 17 avril L’Express annonce : « Affaire Cahuzac : perquisition chez le lobbyiste Daniel Vial » en précisant : « L’ancien ministre délégué au Budget aurait travaillé quelques mois pour la société de Daniel Vial, lobbyiste au service des laboratoires pharmaceutiques, au début des années 90 »

Villeneuve Santé : une opération de communication sur mesure

« L’enquête “ Villeneuve Santé ”, effectuée en novembre 1999, à l’initiative de l’Institut Lilly, auprès de la population de Villeneuve-sur-Lot (Lot-et-Garonne), sera menée par Claude Le Pen, professeur d’économie de la santé à l’Université Paris Dauphine avec le soutien des collectivités locales, des organismes sociaux, des organisations professionnelles et du député Jérôme Cahuzac. Elle sera « en effet unique en son genre », précise le dossier de synthèse du colloque qui présentera les résultats et sera diffusé par l’Institut Lilly le 4 octobre 2000.Ce dernier, créé en 1990, décide alors de s’intéresser plus particulièrement à la problématique de l’accès aux soins en France. L’enquête vise, précise la présentation qu’en fera Claude Le Pen, à « contribuer, avec des données d’observation, à une réflexion sur cette problématique des inégalités « socioculturelles », qui a été relativement peu étudiée ». Le choix portera sur  » une ville française de taille moyenne » et qui « présente une réelle diversité sociale et culturelle », Villeneuve-sur-Lot, 21.500 habitants, « afin de mettre en relation les attitudes et les représentations vis-à-vis de sa propre santé, le degré d’information et d’études et l’appartenance à un milieu socioculturel ». L’enquête se déroulera en novembre et décembre 1999, et 36 enquêteurs seront recrutés et formés localement. « L’enquête devant s’inscrire dans un plan de collaboration avec les autorités locales et reposant sur l’implication de la population, elle a été précédée d’une large campagne d’information, tant auprès des professionnels de santé (réunions d’information pour les médecins et pharmaciens) que de la population (article de presse, affichettes, prospectus distribués dans les boîtes aux lettres) », ajoute encore le Pr. Le Pen dans sa présentation. C’est ici que le savoir faire des équipes de communicants de Daniel Vial jouera à plein. Deux comités  sont constitués pour superviser l’enquête et agréer les questionnaires. « Le premier, au plan local, placé sous la présidence de Jérôme Cahuzac, député du Lot-et-Garonne, comprenait des représentants de la municipalité, du Conseil général, de la CPAM, de la MSA, de la direction du Centre Hospitalier (directeur et médecin DIM), et du Conseil régional de l’Ordre des Médecins. Le second a été constitué au plan national avec des personnalités scientifiques et des représentants de la CNAMTS et de la FNMF ». Politiques, industriels du médicament et représentants de la santé feront une nouvelle fois bon ménage.

Dans la conclusion du dossier de presse rédigé pour le colloque de l’Institut Lilly qui présentera les résultats de l’enquête, il est écrit : « Pour Jérôme Cahuzac, il ne fait aucun doute qu’une société a le droit d’imposer des comportements normatifs à partir du moment où elle a l’assurance, “ si possible scientifiquement établie, que la collectivité gagne à une amputation des libertés publiques, ou n’y perd pas ”. Un propos prémonitoire pour un homme « hors normes ». L’ancien ministre de la Santé Philippe Douste-Blazy, relation de longue date de Daniel Vial qui le recevra souvent et l’accompagnera dans sa route vers Unitaid, sera présent à ce colloque, de même René Teulade, ancien ministre des Affaires sociales et ex président de la FNMF.

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Jean Jacques Cristofari
Jean Jacques Cristofari

Jean-Jacques Cristofari, journaliste spécialisé en économie de la santé, économiste et sociologue de formation En savoir plus ...

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3 commentaires

  1. Frachette
    avril 11, 23:32 #1 Frachette

    Au delà des intérêts commerciaux et politiques, ces réflexions sur la gouvernance de la santé sont passionnantes et exaltantes. Mais force est de constater qu ils constituent une dérive de mauvais genre. La plupart des acteurs impliqués au coeur de ce type de projets n’ont probablement pas bien réalisé que leurs compétences étaient autant instrumentalisées. Seuls quelques oligarques en ont tiré bénéfice et redistribué des avantages à des personnalités soigneusement sélectionnées.

  2. alain rusterholtz
    avril 12, 11:35 #2 alain rusterholtz

    Excellent article rétrospectif qui ne va pas plaire à tout le monde.
    En ce qui me concerne j’ai appris beaucoup de choses. Ne faisant pas partie des VIP, ce monde de Lourmarin m’était inconnu !
    L’industrie pharmaceutique, en tant qu’acteur de santé, devrait inscrire dans ses procédures des gages de bonnes pratiques, notamment celles portant sur le lobbying politique, économique et financier.

    En ces temps de moralisation, attendons de voir ce qui va se moraliser dans les laboratoires pharmaceutiques, où la finalité des DG gestionnaires (ce ne sont plus des pharmaciens ou des médecins) est d’optimiser rapidement le cash et à tout prix.
    Cordialement
    Alain RUSTERHOLTZ

  3. Brigitte
    mai 01, 15:34 #3 Brigitte

    les conflits d’intérêt étaient alors monnaie courante :
    exemple les laboratoires Wyeth France – aujourd’hui Pfizer – avaient comme PDG la fille du ministre Paul Quilles, avant l’affairiste du foot un certain Mehdi Al Glaoui.
    Le Pr Griscelli, conseiller d’Etat et membre du cabinet du ministre de la Sante était vice-président des affaires scientifiques, grassement rémunéré.
    Le Pr Alexandre, en plus de diriger l’Agence européenne du médicament, avait sa compagne dans le labo comme vice-président des Affaires règlementaires europennes & gouvernementale;
    Pour couronner le tout Wyeth étant un des numéro 1 de la biotechnologie mondiale avait Mme Marie Paule Trouvin, femme du responsable de la biotechnologie au niveau de l’EMA et de l’agence française du médicament. Le tout dirigé par un Français aux USA, Bernard Poussot, qui a reçu la Légion d’Honneur des mains de Jacques Chirac…

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