Les big pharma en quête d’un autre modèle économique

Les big pharma en quête d’un autre modèle économique
mars 08 17:18 2013 Imprimer l'article

Chiffres d’affaires et marges se sont tassés en 2012 dans les rangs des 10 leaders de la pharma mondiale, même s’ils se maintiennent à un niveau élevé. Tous ont augmenté la part des bénéfices consacrée à la rémunération des actionnaires et aux rachats d’actions. Dans le même temps, les dépenses de R & D diminuent. L’heure est à la maîtrise des coûts et aux redéploiements dans les pays émergents. La fin du « modèle blockbuster » a imposé la mise en œuvre d’un nouveau modèle économique. « Générer de la croissance durable et maximiser le retour pour les actionnaires » serait le nouveau mot d’ordre du jour. Les géants de la pharmacie semblent s’être mis en route pour accélérer la financiarisation de leur modèle économique. Après lecture de leurs résultats pour 2012, Pharmanalyses a cerné la puissance de feu des groupes, leur capacité à dégager du cash et leur degré d’internationalisation.

A l’exception notable d’Abbott et de Pfizer, les grands groupes mondiaux de l’industrie pharmaceutique ont vécu un exercice 2012 plus difficile que le précédent. Six entreprises sur dix ont enregistré une baisse notable de leurs ventes mondiales. Les marges nettes sont globalement en recul, même si elles se maintiennent à un niveau élevé, s’échelonnant pour la majorité d’entre elles entre 14 et 25 % du chiffre d’affaires.

[source : rapports annuels des laboratoires cités]

Notre tableau (ci-dessus) classe les dix premiers groupes pharmaceutiques en fonction de leur chiffre d’affaires consolidé, toutes activités confondues. Selon ce critère, c’est le géant américain Johnson&Johnson qui arrive en tête, devant un autre américain, Pfizer, et le Suisse Novartis. Sur la base du seul chiffre d’affaires des activités pharmaceutiques, c’est Pfizer qui prend la première place, suivi de l’Américain Merck et du Français Sanofi. Sur le seul registre de leurs activités pharmaceutiques, leurs ventes mondiales fléchissent de 5 à 20 % selon les cas. La « falaise des brevets » de laquelle sont tombés les grands blockbusters qui ont fait la fortune de ces big pharma, n’y est pas étrangère.

Dans le tableau que nous livrons ici, c’est surtout la puissance de feu des groupes, leur capacité à dégager du cash et leur degré d’internationalisation que nous avons voulu cerner. A cet effet, nous avons choisi de répartir ces big pharma en quatre grandes catégories, à raison de l’évolution de leurs marges, c’est-à-dire du pourcentage des bénéfices réalisé sur les ventes mondiales consolidées.

Dans la première catégorie, les groupes dont les résultats plongent. C’est particulièrement vrai pour l’anglo-suédois AstraZeneca, dont le bénéfice et le chiffre d’affaires chutent tous deux de plus de 17 % en 2012. La même tendance se manifeste chez l’américain Eli Lilly, dont le profit net dégringole de 23 % (pour un chiffre d’affaires en recul de 7 %) et le britannique Glaxo SmithKline (GSK), dont le résultat net décroche de 13 % (pour un chiffre d’affaires en recul de 3 %).

Ensuite, ceux dont les marges reculent de quelques points : l’effritement touche d’abord les deux  suisses, Novartis – dont les ventes baissent de 3 %, les profits de 5 % – et Roche, dont le résultat net fléchit de 2 %, alors que son chiffre d’affaires s’apprécie de 4 %.

Suivent ceux qui conservent ou confortent leurs niveaux de marge de 2011, au premier rang desquels se place le géant américain Johnson & Johnson, qui a conservé un taux de marge nette légèrement supérieur à 21 %, l’an passé : ses ventes et ses résultats ont progressé au même rythme (+3,4 %). Telle est également la situation de l’américain Merck, qui a vu ses ventes reculer de 2 %, avec un résultat net stable, mais un profit opérationnel en forte hausse. Ce dernier conserve un niveau de rentabilité plus qu’honorable, soit 14 % de marge nette et 19,5 % de marge opérationnelle pour 2012.

Dans cette dernière catégorie se place également l’allemand Bayer, dont le bénéfice net a fléchi de 2 % et le résultat opérationnel est resté stable, pour des ventes en hausse de 8,8 %. Toutefois, sa marge opérationnelle (17 %) et surtout sa marge nette (6,1 %) figurent parmi les plus faibles des dix premiers du secteur.

Le cas Sanofi

Autre cas particulier, le français Sanofi : son résultat net fléchit de 7 %, alors que ses ventes ont augmenté de 2,6 %. Son résultat opérationnel cède 6,5 % (à 11,35 milliards d’euros) par rapport à 2011. Mais, en réalité, Sanofi affiche toujours une des rentabilités les plus élevées du secteur, que beaucoup peuvent lui envier : soit une marge de nette de 23,4 % et une marge opérationnelle de 32,5 %.

Enfin, quatrième et dernière catégorie, ceux dont la rentabilité apparente a le plus progressé. Il s’agit du géant américain Pfizer, dont le résultat net (après éléments exceptionnels et frais de restructurations) a fait un bond de 46 % et de son compatriote Abbott qui a vu son profit net s’apprécier de 26,1 % et son résultat d’exploitation de plus de 40 %.

Ces géants de la pharmacie et de la santé achèvent, pour nombre d’entre eux, de digérer de grosses acquisitions et affichent encore des dépenses importantes de restructuration. L’américain Johnson & Johnson vient d’intégrer Synthes, société d’équipement médical récemment acquise. Le français Sanofi a quasiment achevé la restructuration de Genzyme, la société de biotechnologie qu’il avait rachetée en 2009. La période des grandes fusions semble avoir pris fin. Mieux, certains groupes entreprennent une politique de recentrage et de cession d’actifs, tel Pfizer, qui a vendu sa division nutrition à Nestlé.

Une falaise bien négociée

Quant au phénomène de la « falaise des brevets », il semble avoir été plutôt bien négocié par la plupart d’entre eux, qui subissent de moins en moins la concurrence des médicaments génériques. Ceci est manifeste pour un groupe comme Sanofi qui ne réalise plus que 4 % de ses ventes avec des médicaments concurrencés par les génériques ; cela l’est moins pour Johnson & Johnson ou AstraZeneca. Pour autant, la bataille n’est pas terminée. Ainsi, Bayer vient-il de perdre début mars un procès contre un laboratoire indien qui avait commercialisé une version générique de son traitement anticancéreux, le Sorafenib Tosylate.

Rachats massifs d’actions

Ce paysage esquissé, il est intéressant d’analyser les pratiques communes à quasiment tous ces grands acteurs, pratiques qui s’accentuent au fil des ans et dont l’impact tant sur les bénéfices que sur les politiques d’investissement est loin d’être neutre.

Il s’agit d’abord des rachats massifs d’actions reconduits année après année qui permettent d’augmenter artificiellement le bénéfice par action. Ces opérations de rachat engloutissement des milliards d’euros : soit l’équivalent de 10,8 milliards d’euros pour Pfizer, de 3,93 milliards d’euros pour GSK, 2 milliards pour AstraZeneca.

Deuxième phénomène, la revalorisation constante de la rémunération des actionnaires, qui, elle aussi, préempte une part de plus en plus importante de profit.

Enfin, systématique aussi, la pratique de l’optimisation fiscale permet à ces grandes compagnies globalisées d’économiser quelques centaines de millions d’euros et d’extérioriser des résultats plus attractifs. Les taux effectifs d’imposition sont ainsi signalés dans les rapports financiers et la réduction du taux d’imposition est présentée comme un objectif à poursuivre et qui concourt à l’optimisation des marges. Les taux d’imposition pour l’exercice écoulé se situent dans leur grande majorité entre 20 et 25 % des bénéfices.

Réductions drastiques des coûts

Dans le même temps, ces grandes entreprises se sont lancées dans des programmes drastiques de réduction des coûts qui touchent non seulement la production, les dépenses de marketing, mais aussi les investissements de recherche et développement (R&D). A deux exceptions près (Eli Lilly et Bayer), ces derniers sont tous en baisse. Pfizer a réduit de 13 % ses investissements R&D par rapport à 2011, GSK de 5,5 %, Astra Zeneca de 5,4 %, Merck de 3,5 %, Novartis de 3,2 % et Sanofi de 2,3 %. C’est une tendance lourde qui indique un vrai revirement stratégique et précède peut-être un changement radical de modèle économique.

Chris Viehbacher (photo) l’exprime clairement lors de la dernière conférence de presse annuelle de Sanofi sur ses résultats : « Quinze ans pour développer un médicament, c’est trop long (…). Nous devons détruire les silos de notre R&D traditionnelle pour adopter un modèle de hub. » L’heure est à la mutualisation des moyens, aux partenariats avec d’autres entreprises et surtout avec des laboratoires publics qui font de la recherche fondamentale. Une stratégie pour pourrait marquer la fin de la R&D traditionnelle, appelée, à terme, à sortir du périmètre des grandes compagnies, de leur « core business ».

Recentrage vers une nouvelle chaîne de valeur

La stratégie qui se dessine implique un recentrage sur des produits à très forte valeur ajoutée (biotechnologies, traitement des maladies rares), mais aussi vers des services plus intégrés aux patients, dès lors qu’ils seront, eux aussi, à forte valeur ajoutée. Il s’agit, au-delà des médicaments, d’arriver au plus près du grand marché des patients solvables, pour créer une nouvelle chaîne de valeur.

La pression des grands actionnaires est d’ailleurs très forte pour augmenter leur retour sur investissement. Sanofi résume ses objectifs stratégiques de la façon suivante : « Générer de la croissance durable et maximiser le retour pour les actionnaires. »

C’est ainsi que Pfizer a distribué l’équivalent de 11,5 milliards d’euros (presque 15 milliards de dollars) à ses actionnaires au titre de l’exercice 2012, tandis que ceux de Novartis ont perçu l’équivalent de 4,85 milliards d’euros, ceux de Sanofi 3,7 milliards et chez Bayer 1,57 milliard d’euros. Les actionnaires de Johnson & Johnson et d’AstraZeneca ont reçu respectivement l’équivalent de 4,2 et 2,7 milliards d’euros.

Des chiffres si élevés qu’ils nous conduisent à nous interroger : dans quelle mesure la visée de « maximisation du retour aux actionnaires » est-elle conciliable avec un projet de « croissance durable » ? Pour l’heure, les géants de la pharmacie semblent s’être mis en route pour accélérer la financiarisation de leur modèle économique.

Gilles Naudy

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Des perspectives 2013 encore moins favorables

Ce n’est pas une surprise, l’exercice en cours devrait confirmer cette tendance à l’effritement des ventes et des marges. L’agence de notation Fitch Ratings a publié à l’automne 2012 une étude dans laquelle elle anticipe un ralentissement de la croissance en 2013 et 2014 pour les activités pharmaceutiques traditionnelles. Deux raisons à cela : d’abord l’intensification de la politique d’austérité des pays développés qui travaillent à maîtriser de plus en plus les coûts de la santé, spécialement dans l’Union européenne et aux Etats-Unis. Ensuite, l’agence évoque la perte de brevets pour des médicaments majeurs.

Les projections financières pour 2013 de la plupart des grandes compagnies du secteur ne laissent d’ailleurs guère de doute sur l’impact de cette conjoncture. Ainsi, AstraZeneca s’attend à un recul significatif de ses profits et de son chiffre d’affaires, tant en 2013 qu’en 2014, sans plus de précisions. Le laboratoire invoque la perte d’exclusivité sur les ventes de quatre médicaments clés. Novartis anticipe une baisse des venteset du résultat d’exploitation, sans s’engager sur des chiffres précis.

Merck sauve les meubles et compte sur un recul limité des ventes (-1 à -2 %) et du bénéfice net (-3 à -6 %). Idem pour Sanofi qui prévoit un résultat net inférieur ou égal à celui de 2012. Le suisse Roche espère une croissance soutenue de son chiffre d’affaires consolidé et envisage d’augmenter son dividende, sans donner d’indications sur l’évolution possible de ses marges.

Seuls Eli Lilly et Bayer parient clairement sur l’amélioration de leurs résultats. Le premier qui affichait encore une belle marge nette (de 16,7 %) pour l’exercice écoulé promet une nouvelle progression, tant de ses ventes (+10 à +15 %) que de son résultat net. Quant au grand laboratoire allemand, avec une rentabilité nette de 6 %, il a encore devant lui une bonne marge de progression.

G. N

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Le boom de la rémunération des actionnaires

« Give me back my money ! ». L’évolution est spectaculaire. En l’espace de quinze ans, le taux de rémunération des actionnaires (rapporté au résultat net) a pratiquement doublé. A la fin du XXe siècle, les groupes distribuaient à ces derniers environ 15 à 25 % du profit net, les plus prodigues excédant rarement un taux de distribution de 30 %. Ce dernier atteint désormais une moyenne supérieure à 50 %, quand ce n’est pas au-delà des 60 %. (voir tableau ci-après)

Ainsi, Pfizer, par la voix de son président Ian Read (photo) est-il fier d’annoncer : « Nous retournons presque 15 milliards de dollars à nos actionnaires distribués en dividendes et en actions. » Une somme qui représente 102 % du résultat net et 83 % du résultat d’exploitation du dernier exercice. Joueur plus modeste, Chris Viehbacher dit clairement son intention de « porter le taux de distribution des bénéfices de 45 % en 2012 à 50 % en 2013« .

Novartis a maintenu un taux de distribution de 50 % du profit net, alors même que sa marge nette et sa marge opérationnelle ont été plus faibles en 2012. L’autre groupe Suisse Roche ne mégote pas non plus les gains des actionnaires, qui se voient également distribuer 50,15 % du résultat net. Le dividende attribué à l’action Roche a été multiplié par huit en quinze ans. Ce dernier a encore été augmenté de 8 % au titre de 2012, alors que sa marge nette s’effritait.

Plus généreux encore, l’américain Eli Lilly a décidé de maintenir son dividende, alors que son résultat net (après charges d’acquisition et de restructuration) plongeait de 23 %. Même tendance pour le profit d’exploitation (-14 %) et le chiffre d’affaires (-7 %). Mieux, Eli Lilly compte accélérer son programme de rachat d’actions, à hauteur de 1,5 milliard de dollars pour 2013.

Et que dire d’AstraZeneca, dont les résultats financiers 2012 sont mauvais, accusant presque tous une baisse à deux chiffres (-36 % pour le résultat opérationnel ; -17,5 % pour le résultat net), qui augmente encore son dividende (légèrement il est vrai), soit un taux de distribution aux actionnaires qui atteint 97 % du résultat net pour le seul versement cash (4,56 milliards de livres sterling) ?

G. N

 

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