Ventes de médicaments sur Internet : la France peut-elle échapper au mouvement ?

Ventes de médicaments sur Internet : la France peut-elle échapper au mouvement ?
décembre 31 18:16 2012 Imprimer l'article

A compter du 2 janvier, les ventes de médicaments en accès libre dans l’officine devraient être légalement autorisées sur l’Internet, pour peu que le site qui les promeut soit adossé à une officine en dur. Ces nouveaux développements de l’activité officinale en France ne font pas pour autant l’affaire des représentants des pharmaciens, qui estiment cette pratique aussi inutile que dangereuse pour les consommateurs. Outre-Rhin, où les ventes sur la toile de produits OTC sont autorisées depuis longue date, la question ne fait plus débat. Les officines de vente à distance peuvent même agir depuis les pays voisins de l’Europe, pourvu qu’elles aient été accréditées et dûment enregistrées par les autorités de santé.

La polémique qui vient d’être relancée autour de l’opportunité donnée aux officines par la ministre de la Santé de vendre leurs produits dit de médication ou de conseil officinal – c’est à dire les médicaments qui sont depuis quelques années en accès libre dans les pharmacies – a quelque chose de surréaliste dans un monde dominé par Internet où il est désormais possible d’acheter à peu près tout et n’importe quoi. Effectivement les médicaments, comme l’argumentent les plus fervents opposants à cette pratique largement répandue aux Etats-Unis et depuis plus d’une décennie en Europe, ne sont pas des produits comme les autres, loin s’en faut. Il est tout aussi exact de dire que les contrefaçons se nichent très bien dans les méandres de la toile et que 50 % des médicaments qui sont vendues sur cette dernière sont des copies qui nuisent gravement à la santé publique comme à celle des individus qui les y achètent ! Mais ne vaut-il pas mieux encadrer rapidement cette pratique que de laisser les marchands du nouveau Temple se livrer à leur commerce délictueux.

Cette transposition de la directive européenne ne fait pas du tout l’affaire de l’ordre des pharmaciens, présidé par Isabelle Adenot (photo), qui a aussitôt souligné que « rien ne peut remplacer le conseil relatif au médicament donné dans une officine, en face à face par le pharmacien », et que « le patient est un être physique et non virtuel. Il vit une souffrance et une inquiétude physique et psychique. Un être humain en difficulté, fragilisé, a besoin d’humanité, d’éthique et de compétence. Quels que soient ses avantages, l’Internet ne suffira jamais à les assurer. » De plus, l’Ordre des Pharmaciens rappelle à juste titre que 24 millions de Français disposent d’un dossier pharmaceutique, ouvert grâce à la puce de leur carte Vitale et que ce DP permet au pharmacien de vérifier immédiatement, lors de la délivrance d’un produit non remboursé s’il y a ou non compatibilité avec les traitements que prend par ailleurs le patient. Une mesure utile et de bon sens qui peut faire éviter un accident lourd de conséquences en permettant d’effectuer l’analyse des redondances et des interactions de substances actives. A ces arguments l’Ordre ajoute encore que laisser proliférer les sites internet de vente à distance entrainera non seulement des ventes de produits contrefaits (1), mais que « les pharmacies seront également falsifiées ».

Un rejet unanime de la profession

Dans les rangs des syndicats représentatifs de la profession, le ton est le même. Pas question de céder aux sirènes des appels du web, qui ne peuvent que fragiliser un peu plus un réseau officinal qui, année après année, voit ses marges se réduire comme une peau de chagrin. La Fédération des Syndicats Pharmaceutiques de France (FSPF), présidée par Gilles Gaertner, a aussitôt fait savoir qu’elle s’opposait  » avec force, pour des motifs de santé publique, à la vente par correspondance de médicaments, qu’ils soient ou non de médication officinale. » « La vente par correspondance au profit de quelques officines comporte le risque de mettre en difficulté des pharmacies de proximité, avec un risque d’apparition de déserts pharmaceutiques et une remise en cause de la disponibilité de l’ensemble des médicaments, particulièrement en zone rurale », note encore la Fédération qui plaide, tardivement, pour une modification de la directive européenne du 8 juin 2011.

Du côté de l’Union des syndicats de pharmaciens d’officine (USPO), son président, Gilles Bonnefond (photo), favorable à ce que l’Internet soit purement et simplement interdit pour tous les médicaments, estime que « cette affaire est mise en place par ceux qui veulent faire de la santé un commerce! ». « De plus, ajoute ce dernier, la question de la distance ne se pose pas : en France, nous avons des pharmacies partout, avec du personnel présent 7 jours sur 7 et des officines à moins de 10 minutes de votre domicile. A-t-on besoin d’aller sur Internet pour soigner une migraine? Cela n’a aucun sens pour la médication officinale, cela n’a pas d’intérêt. »

Les Allemands ont choisi la voie du modernisme

Pour autant, deux officines, la pharmacie de la Grâce-de-Dieu, à Caen, et celle du Bizet, à Villeneuve-d’Ascq, ont déjà lancé leurs sites en novembre. Certains sites de vente en ligne de parapharmacie prévoient également de vendre à terme des médicaments OTC et des sites étrangers réalisent déjà des ventes dans l’Hexagone. Aussi, la position adoptée tant par les syndicats d’officinaux que par leur Ordre, au-delà des arguments de bon sens que les uns et les autres avancent, semble déjà à contre-courant d’un mouvement que rien ne semble pouvoir renverser. Nos voisins allemands l’ont parfaitement compris. Outre-Rhin, le ministère de la Santé recense déjà une liste de 2861 officines de vente à distance (dénommées Versandapotheken) de médicaments non remboursés par les caisses d’assurance-maladie. Les Allemands y ont recours officiellement dans le pays depuis le 1er janvier 2004 et la mise en place de ces pharmacies virtuelles a été encouragée en son temps par le gouvernement de l’époque en vue de faire baisser les coûts de l’assurance-maladie. La concurrence acharnée que se livrent entre-eux les sites a surtout eu pour mérite principal de faire baisser les prix ! En témoigne le site qui compare les prix entre les grandes enseignes de vente à distance, Versandapothekenvergleich.

Quant au poids de ces même ventes à distance, régulièrement analysé par IMS, il demeure encore assez confidentiel au regard de la note que payent les Allemands pour leur médicament. Ainsi, les officines de ventes sur internet ont réalisé, en 2011, un chiffre d’affaires de 1,3 milliard d’euros, contre plus de 41,251 milliards de ventes par l’ensemble du réseau officinal allemand tous produits confondus. Sur ce 1,3 milliard que génère la toile, 742 millions d’euros (57 %) ont été effectués par les ventes de médicaments sans ordonnance, contre 343 millions pour les spécialités prescrites et vendues par internet (soit 27 % des ventes des officines virtuelles). Les produits cosmétiques et ceux pour les soins du corps ont représenté 125 millions d’euros (10 % des ventes). Enfin, les fournitures médicales ont réalisé 62 millions et les produits de nutrition 21 millions. Sur le seul segment du marché de l’OTC ou produits en accès libre (4,8 milliards d’euros), les officines allemandes de vente par internet ne pèsent ainsi que 11 % des ventes totales, mais la croissance y est particulièrement forte, à + 8 %, commente IMS. Reste que cette dernière ne constitue pas réellement une menace pour les pharmacies en dur, qui ont, en Allemagne, choisi de jouer la carte du modernisme sans se préoccuper de savoir s’il pouvait vraiment y avoir une menace pour la santé publique. Au pays de Bismark, le pragmatisme est de règle et les affaires sont les affaires, y compris dans la santé !

Jean-Jacques Cristofari

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(1) Les faux médicaments représentent 25 % des marchandises de contrefaçon bloquées aux frontières de l’Union européenne. Avec 27 millions de boîtes interceptées, le médicament est le produit le plus appréhendé aux frontières. En France,  427 000 médicaments de contrebande ont été saisis dans le cadre d’une récente opération des douanes.

[Source : Cabinet ULYS, « Pharmacie en ligne : une nouvelle législation pour une meilleure protection des officines et des consommateurs ? », janvier 2012]

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Jean Jacques Cristofari
Jean Jacques Cristofari

Journaliste spécialisé en économie de la santé En savoir plus ...

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1 commentaire

  1. Vincent
    janvier 04, 11:47 #1 Vincent

    Merci pour cette enquête complète.
    La vente de médicaments sur internet en France est de toute façon actée depuis la décision de Bruxelles. Aux professionnels de santé de s’adapter en proposant des solutions pour les patients.
    Cela reste tout de même (à priori) une bonne chose pour le consommateur / patient si cette libéralisation est encadrée de près par les pouvoirs publics.

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