Politique de santé : le pari de l’immobilisme

Politique de santé : le pari de l’immobilisme
mai 29 16:55 2012 Imprimer l'article

Pendant la campagne présidentielle, François Hollande s’était engagé à ne rien faire dans le domaine de la santé. Avec son premier discours de ministre des Affaires sociales et de la santé, Marisol Touraine a confirmé que cet engagement serait tenu..Au-delà de l’ironie, ce choix de l’immobilisme correspond à une stratégie politique de limitation des risques d’agitation sociale. Explications.

Inaugurant, mardi 22 mai, le salon Hôpital-Expo, Marisol Touraine a défini les grandes lignes de son action dans le domaine de la santé. Répondant à la demande du président de la Fédération hospitalière de France, le député-maire UMP de Fontainebleau de « créer un climat de confiance », la ministre n’a pas lésiné sur les moyens pour éviter tout conflit avec le monde hospitalier. D’abord, il n’y aura pas de nouvelle loi, donc pas de changement structurel dans l’organisation, la planification et la gouvernance de l’hôpital, comme s’il fallait éviter un nouveau choc HPST. Ensuite et surtout, la convergence tarifaire public-privé sera abandonnée, la T2A sera assouplie, les missions d’intérêt général seront mieux évaluées, les médecins et les soignants seront mieux associés à la gestion de l’hôpital et enfin, la notion de « service public hospitalier » sera réintroduite.

Une politique sans audace

L’hôpital public redeviendra le seul gardien du temple des valeurs du service public au grand dam de l’hospitalisation privée qui revendiquait une partie de ses valeurs – l’efficience en plus – et se voit renvoyer à son rôle de supplétif et à son statut de vil commerçant.
La politique hospitalière du nouveau gouvernement consiste non pas à faire mais à défaire. Ce n’est pas forcément le meilleur signal à envoyer au moment où les hôpitaux sont endettés, – certains sont pris au piège des produits toxiques et de la débâcle de la banque Dexia -, que les urgences sont au bord de l’apoplexie, et que des hôpitaux ne peuvent plus fonctionner faute de médecins et/ou de personnels soignants, etc. .
Du coté de la médecine de ville, l’audace n’est pas non plus au rendez-vous. A l’exception d’un plafonnement régional et par spécialité des dépassements d’honoraires, aucune perspective d’évolution n’est annoncée alors qu’il y aurait tant à faire en matière de nomenclature, de diversité des modes d’exercice, de délégation de compétences, de formation initiale et de démographie. (cf. Pharmanalyses)

Un choix stratégique

Cet immobilisme n’est pas la conséquence d’une méconnaissance du sujet. Marisol Touraine est en charge des questions de santé au Parti socialiste depuis plus de 10 ans et elle est entourée de nombreux experts. C’est en réalité un choix stratégique. Le monde de la santé est un secteur sensible, prêt à s’enflammer à la moindre étincelle. Les années 80-90 et 2000 ont été marquées par de nombreux conflits dans la santé qui ont vu successivement et parfois concomitamment les médecins, les infirmières, les étudiants et les internes engager des mouvements de grèves et des manifestations à répétition. A chaque fois, ces conflits ont été longs et leur résolution coûteuse politiquement et budgétairement en raison du soutien de l’opinion accordée aux blouses blanches. Le nouveau pouvoir veut d’autant moins vivre ou revivre ces situations qu’il a d’autres contraintes et priorités.

La dette va continuer à enfler

La situation économique et budgétaire du pays est beaucoup plus grave que les débats de l’élection présidentielle l’ont fait apparaître. Nicolas Sarkozy se targuait que, depuis 2008, la France ait été le seul pays à ne jamais avoir été en récession : même l’Allemagne a connu une phase récessive en 2009. C’est techniquement juste – la récession se définit comme une croissance négative pendant 2 semestres – mais,  la France n’a échappé à la récession que grâce à l’épaisseur du trait.
La croissance se traîne aux alentours de 0 % et on crie victoire lorsqu’elle atteint 0,5 %. Le programme de François Hollande repose sur une hypothèse de croissance de 1,7 % en 2013. Mais il est acquis que ce rythme – même s’il est atteint – ne sera pas suffisant en raison du retard de croissance de 2012. La Commission de Bruxelles a déjà fait savoir que l’objectif de la France d’une réduction de son déficit à 3 % ne serait pas atteint et se situerait plutôt autour de 4,2 %, accroissant ainsi mécaniquement la dette française qui s’élève déjà à 1700 milliards d’euros. Chaque année, l’Etat français doit emprunter 180 milliards d’euros, soit 15 milliards par mois ou 500 millions par jour pour assurer son fonctionnement, à commencer par le paiement de ses serviteurs que sont les fonctionnaires nationaux, territoriaux et hospitaliers.

Menace d’un effet domino

Les grosses têtes de l’agence France-Trésor – la direction de Bercy en charge de la gestion de la dette – frisent régulièrement l’apoplexie en sollicitant les marchés pour trouver les paquets de milliards nécessaires au fonctionnement de l’Etat parce qu’ils ne savent pas si des opérateurs de marchés vont bien vouloir acheter de la dette française ou refuser – comme ils l’ont fait récemment à l’Espagne qui avait besoin d’une poignée de milliards d’euros – et surtout à quel taux. Pour l’instant –et malgré la perte du triple A en janvier – la France trouve de « gentils préteurs » qui prennent de la dette « made in France » à des taux raisonnables, même s’ils sont sensiblement supérieurs à ceux de l’Allemagne. Mais jusqu’à quand, les marchés feront-ils confiance à un pays qui doit par ailleurs payer chaque année 50 milliards d’euros d’intérêt ?
Du coté de l’économie réelle, la situation n’est pas meilleure. Des entreprises, grandes et petites, ont bloqué des plans sociaux jusqu’aux élections et vont les relâcher, sitôt les législatives passées. Les PME subissent de plein fouet le « crédit-crunch », c’est-à-dire le refus de financement des banques parce qu’elles sont elles-mêmes fragilisées. Elles sont sous la menace d’un effet domino partant de la Grèce et se déplaçant vers l’Italie, le Portugal et surtout l’Espagne où les banques, au bord de la faillite, attendent leur salut d’un Etat qui n’en n’a plus les moyens.

Le prix à payer pour un deal social

En d’autres termes, le Président de la République et le gouvernement vont devoir prendre des mesures budgétaires  et économiques qui risquent de provoquer une explosion du chômage et une crise sociale lourde. Il ne peut pas se permettre d’avoir à affronter une explosion dans le secteur sanitaire dans lequel, une grande partie des acteurs est sous statut protecteur. Ce serait une double, voire une triple erreur, parce que, outre le ou les conflits eux-mêmes, le secteur sanitaire ne serait plus en situation de jouer son rôle d’amortisseur de crise.
L’immobilisme dans ce domaine est aussi le prix à payer pour un deal social. En échange du calme sur le front sanitaire, les partenaires sociaux devraient accepter des mesures douloureuses sans mettre le pays dans la rue… C’est tout le pari de cet immobilisme.

Philippe Rollandin

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