Novartis licencie en Suisse : les médecins brandissent leur arme anti-délocalisation

Novartis licencie en Suisse : les médecins brandissent leur arme anti-délocalisation
décembre 02 00:27 2011 Imprimer l'article

Malgré un chiffre d’affaires en forte augmentation de 18 %, à 14,84 milliards de dollars (10,57 milliards d’euros) au 3ème trimestre 2011, et un bénéfice net en progression de 12 %, à 3,53 milliards de dollars (2,61 milliards d’euros) le géant bâlois a annoncé qu’il supprimait 2 000 emplois en 2012, dont 1 200 en Suisse. L’affaire a fait grand bruit dans le canton de Vaud où un site de production de médicaments sans ordonnance sera fermé à Nyon-Prangins, entraînant la suppression de 320 emplois. L’annonce aurait pu en rester là si un médecin genevois, rhumatologue de son état, n’avait pas appelé ses confrères à boycotter purement et simplement les spécialités pharmaceutiques de Novartis. Non sans un certain succès. Fin novembre, le pdg a promis de revoir sa feuille de route.

Le groupe suisse, né de la fusion de Sandoz et de Ciba-Geigy en mars 1996, emploie à ce jour en Helvétie 12 500 collaborateurs déployés sur 13 sites. En octobre dernier, Novartis annonce un plan drastique de restructurations qui le conduira à supprimer plus d’un un emploi sur dix en Suisse. Premier visé, la fermeture d’un site d’activité chimiques sur le Campus de Novartis, né de la transformation du complexe industriel du site St-Johann à Bâle, qui va par ailleurs connaître la réduction et l’externalisation de certaines fonctions, le tout ajouté au transfert de certaines activités de recherche de la Suisse vers les Etats-Unis. Quelque 760 emplois devraient ainsi être touchés sur le site de Bâle, selon les informations diffusées par la direction du groupe. 2ème concerné, le site de Nyon, qui fabrique des produits OTC (sans ordonnance), sera particulièrement affecté, avec 320 suppressions d’emplois, qui n’ont pas été du goût des autorités cantonales. Ainsi dès l’annonce du plan de fermeture, le président du Conseil régional du district de Nyon, Gérald Cretegny, fait valoir sa plus vive émotion en rappelant que Novartis était une « véritable institution, bien intégrée dans la région et porteuse d’emploi », en un mot un « symbole » qu’il ne pouvait être question de voir disparaître ainsi du paysage helvétique sans réagir.

« Une longue histoire »

Pour autant, Joseph Jimenez (photo), directeur général de Novartis et successeur de Daniel Vasella à la tête des activités pharmaceutiques, fait savoir le 25 octobre dernier que si les performances du groupe étaient bonnes, il lui fallait faire face à un environnement difficile. « Je suis conscient que les changements annoncés engendrent incertitude et anxiété parmi de nombreux collaborateurs, mais je mettrai tout en oeuvre afin que la période d’incertitude soit la plus courte possible », commente alors le CEO. Mais les suppressions d’emplois et les délocalisations programmées dans des pays où les coûts de production sont plus faibles – la Chine notamment -, ne sont pas du goût des salariés du district de Nyon et encore moins des médecins du canton. « Il y a une longue histoire entre Prangins et le secteur de la santé », plaide François Bryand, du syndic de la commune de Prangins dans la presse genevoise. L’homme a vécu les beaux jours de la pharma suisse, avec les Zyma, Sandoz et Ciba, avant la création de Novartis. « J’ai espoir que des emplois seront quand même maintenus dans la région», ajoute ce dernier sans trop d’illusions.

Grève des prescriptions


Mais le soutien aux salariés, une fois n’est pas coutume viendra du corps médical. Car ce dernier n’accepte pas l’équation mise en avant par la direction du groupe, par laquelle les pressions exercées sur les prix des médicaments en Suisse – parmi les plus hauts d’Europe – voudraient que l’on délocalise les productions pour « consolider les positions stratégiques à long terme ». Début décembre, le Dr Bertrand Buchs (photo), rhumatologue en centre ville à Genève, fait savoir qu’il ne prescrira plus les médicaments de la marque Novartis à ses patients. Le médecin est également vice-président de l’Association des médecins de Genève, député PDC au Grand Conseil et conseiller municipal de Carouge. « Franchement, je ne comprends pas la logique économique, explique le médecin dans la Tribune de Genève . J’ai toujours soutenu les entreprises suisses, mais j’ai l’impression que celle-ci ne joue pas le jeu. » Le 4 novembre, il annonce sur son blog sa décision de boycotter la marque Novartis :  » Je n’arrive plus à être d’accord, y écrit-il. Alors ma seule façon de protester, c’est faire la grève des prescriptions. ». Dans la foulée, il propose au conseil de l’Association des Médecins de Genève (AMG) de s’associer à sa démarche. Les réactions ne se font pas attendre, dont celle du directeur général de la Santé, à Genève qui estime que  » le thérapeute a la liberté de prescrire tel ou tel médicament. A partir du moment où l’intérêt du patient est respecté, je ne vois pas où est le problème. » Pierre-Alain Schneider, président de l’AMG, se dit « sensible à sa proposition étant [lui] aussi excédé de voir le monde actuel sans cesse dicté par les chiffres ». Désireux d’engager les pharmaciens dans son action, le Dr Buchs ne rencontre cependant pas le succès espéré.  Ainsi, Jean-Luc Forni, président de PharmaGenève, rappelle à qui veut l’entendre dans la presse helvète que « les prix des médicaments sont sous pression en Suisse » et qu’ils baissent deux fois par an. Et d’ajouter :  » Donc aujourd’hui Novartis licencie pour conserver sa rentabilité. Demain ce sera une autre firme. » Jacques de Haller, président de la Fédération des médecins suisses, estime de son côté ne « pas être certain que ce boycott puisse avoir un impact sur l’entreprise pharmaceutique ». Quelques jours après sa déclaration de guerre à Novartis, le spécialiste genevois rencontre un premier écho avec la déclaration d’Armin Zust, directeur de Novartis Suisse, qui dans une interview du Matin dit combien il est « désolé de ce qui arrive à Prangins », en annonçant cependant que la meilleure solution serait de déplacer la production des OTC du groupe dans un site qui est agréé FDA mais qui est situé en…Allemagne, de l’autre côté du Rhin. Un pays où le bâlois engage depuis quelques mois un véritable bras de fer avec les grossistes allemands Phoenix, Gehe et Sanacorp, au motif que le laboratoire ne veut plus payer des rabais accordés à ces derniers depuis des années et qui ne correspondraient plus aux évolutions du marché !

Agir de manière socialement responsable

Le 22 novembre, le Dr Bertrand Buchs reçoit le soutien des confrères de la place de Genève, tandis que le CEO de Novartis, dans une communication pour le moins maladroite, fait savoir dans le journal Le Temps qu' »à la place du patient, je changerai de médecin » ! A la même époque le CEO rencontre personnellement les employés du site menacé pour leur présenter des «propositions constructives» qui pourraient conduire au sauvetage, total ou partiel, de l’usine. « C’est très prometteur ! note le rhumatologue qui fait savoir qu’il maintiendra son action « jusqu’à ce que le conflit aboutisse ». Peu de temps après, il se rapproche à nouveau du personnel menacé en indiquant dans Le Temps être « sérieusement à la recherche de solutions », dont un possible maintien du site de Prangins.  » Je prends personnellement l’engagement d’agir de manière socialement responsable aussi bien à l’égard des collaborateurs que de la région tout entière », avance Joseph Jimenez en précisant ce qui a pu motiver cette fermeture quelques semaines plus tôt :  » Les gouvernements, y compris en Suisse, font depuis longtemps pression sur les prix des médicaments, avance ainsi le Dg. Nous anticipons que cette tendance va s’aggraver ces prochaines années. Si nous voulons maintenir notre haut niveau d’investissements en recherche et développement, de 9,1 milliards de dollars par an, nous devons donc continuer à réduire nos coûts partout où c’est possible, y compris dans la production. » L’argument a du mal à convaincre les médecins qui ont appelé au boycott, comme il aura sans doute également du mal à persuader les « collaborateurs » qu’il s’agit là d’une solution plausible à la baisse des prix des médicaments. Ce d’autant que les bénéfices sont au rendez-vous ! L’idée de boycotter les produits en cessant de les prescrire quand l’entreprise délocalise pourrait faire son chemin dans une Europe qui perd une à une ses bases industrielles au profit des pays émergents. Pour l’heure, elle n’est s’est manifestée que dans un seul canton, en Suisse. Reste à savoir si elle fera tâche d’huile.

Jean-Jacques Cristofari

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Jean-Jacques Cristofari, journaliste spécialisé en économie de la santé, économiste et sociologue de formation En savoir plus ...

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