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Industrie Pharma : des pratiques de prix dans l’oeil du cyclone (1)

Par   /  13 février 2017  /  0 Commentaires

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2016 n’aura pas été pour l’industrie pharmaceutique l’année du renversement de tendance et les ventes de médicaments sont restées cantonnées une nouvelle fois dans une croissance zéro, au grand dam des pharmaciens d’officine. A quelques semaines de l’échéance électorale qui désignera un nouveau président, les industriels, fortement critiqués sur leurs pratiques de prix, repartent à l’offensive avec de nouveaux alliés. L’emploi de la branche reste en berne et dans ses rangs, les visiteurs médicaux s’inquiètent pour leur avenir.

Le compteur du chiffre d’affaires des industriels du médicament se sera donc arrêté fin décembre sous la barre des zéros, avec un – 0,4 %, à 19,472 milliards d’euros, en prix fabricant hors taxes, contre 19,538 milliards en 2015, selon IMS. La chute aura même été plus forte du côté de la médecine de ville, qui enregistre des ventes en baisse de 2,5 %, tandis que le secteur hospitalier poursuit son envolée à + 4,4 %. Au total, le marché du médicament remboursable se situe en 2016 à -0,3 % (18,131 milliards d’euros en prix fabricants). Estimé par ailleurs en prix « public » – prix de vente en officine et prix public facturé à l’hôpital – les ventes de médicaments en France se situent, selon le GERS, à près de 31 milliards d’euros l’an passé, dont 20 milliards facturés par les pharmacies d’officine et 11 milliards pour les hôpitaux. L’officine connaît ainsi une nouvelle année blanche – sans hausse  – pour la partie de son chiffre d’affaires qui porte sur les médicaments remboursables, tandis que les ventes de médicaments non remboursés et en accès libre progressent de 3,4 % sur l’année pleine. L’épidémie de grippe, malgré sa forte amplitude de fin d’année, n’aura pas profité aux ventes des pharmaciens. Les médicaments génériques connaissent de leur côté une nouvelle envolée de 3,3 %, à 3,462 milliards d’euros, selon le GERS, avec une forte hausse des volumes, estimée à 898 millions d’unités vendues (+6,5 %). Le taux de pénétration des génériques atteint 79,7 % en 2016, soit 2,1 points de plus qu’en 2015. Une progression qui est cependant encore loin de celle que connaissent nos voisins outre-Rhin, où sur les 37,6 milliards d’euros de dépenses consacrées par l’assurance-maladie obligatoire publique aux médicaments, 11,8 milliards sont affectés aux génériques.

Remises en cause des prix

L’année 2016 aura surtout été marquée en France par la question du prix des spécialités pharmaceutiques innovantes, qui ont connu une véritable envolée. L’affaire démarre avec l’appel des cancérologues français, lancé par les Pr. Dominique Maraninchi et Jean-Paul Vernant, qui décident en mars de tirer la sonnette d’alarme pour dénoncer l’envolée du prix des médicaments. « Les prix des nouveaux produits explosent alors que le coût de la recherche et du développement (R&D) a diminué », affirment les 110 médecins dans cet appel. « L’industrie pharmaceutique détermine ses prix en fonction de ce que le marché est prêt à payer », constate ainsi le Pr Vernant, hématologue praticien à la Pitié-Salpêtrière. Le Glivec de Novartis est donné en exemple. Ce médicament contre la leucémie myéloïde chronique, « a vu son prix passer aux États-Unis en quinze ans de 30 000 à 90 000 dollars par an, sans que le service médical rendu ait été amélioré ». Il coûte environ 7 500 euros par mois aux Etats-Unis, 3 000 en France et seulement quelques dizaines d’euros en Inde, où il est copié et génériqué à moins de 73 dollars. Les cancérologues s’insurgent ainsi contre les marges réalisées par l’industrie pharmaceutique, qui vendrait les médicaments à un prix bien supérieur à leur coût réel.

Un autre médicament sera également placé sous les projeteurs : Il s’agit du Solvadi (Sofosbuvir), un médicament contre l’hépatite C, vendu par le laboratoire américain Gilead à hauteur de 41 000 euros pour un traitement de la maladie sur 12 semaines, tarif annoncé comme « le plus bas d’Europe » alors qu’il est vendu environ 32 000 euros en Espagne et 39 000 euros au Portugal. Le 13 juin, l’ONG Médecins du Monde lance une campagne, avec pour préambule cette question : « « Qui doit faire la loi, le marché ou l’Etat ? Objectif : pousser le gouvernement à réguler le prix des médicaments les plus onéreux, nouveaux anticancéreux et antiviraux en tête. « Plus un État est riche, plus le prix d’un traitement sera élevé », martèle l’organisation de solidarité internationale qui estime notamment que l’industrie pharmaceutique détourne les principes du brevet à son profit. « Alors qu’il a été conçu comme un outil pour garantir une juste rémunération de l’inventivité, le brevet est au­jourd’hui utilisé pour imposer un rapport de force dans la négociation avec les États afin d’obtenir des prix plus élevés et des situations de monopole « , fait valoir Médecins du Monde. Une pétition est adressée à la ministre de la Santé exigeant la baisse du prix des médicaments, suivie d’une campagne d’affichage radicale, c’est à dire réalisée de manière « sauvage », sous le thème « le prix de la vie » . Les affiches, qui mettent en avant la « rentabilité » des malades, seront refusée par l’ensemble des réseaux d’afficheurs. Sur le Solvadi, l’ONG écrit : « Seul 1 % des Français peut se permettre d’avoir une hépatite C », et « 1 milliard d’euros de bénéfices, l’hépatite C on en vit très bien ». Le LEEM y verra des « campagnes outrancières de stigmatisation » et invitera Médecins du Monde « à ne pas se tromper de combat ». Ces derniers lui répondront que  » notre système de santé – donc notre santé – est en danger » et que « la ministre de la Santé doit utiliser les outils en sa possession et notamment les licences d’office (2) pour faire baisser le prix des médicaments. » le Collectif Interassociatif sur la Santé (CISS) estimera pour sa part que « l’Assurance-maladie, solidaire, n’a pas vocation à générer, encore moins sans transparence, des rentes financières élevées au profit des firmes pharmaceutiques ». De son côté, Marisol Touraine reconnait que seulement 15.000 patients français sont traités chaque année depuis 2014. Elle promet d’ouvrir le traitement à tous les Français atteints de la pathologie. Quelques mois plus tard, en octobre, l’Office européen des brevets (OEB), basé à Munich, décide de lever ‘le brevet d’origine du Sofosbuvir » et ouvre la voie à une renégociation à la baisse du prix de ce médicament. L’action engagée par Médecin du Monde permettra ainsi de voir en janvier 2017 le laboratoire AbbVie baisser les prix de ses traitements contre l’hépatite C (Viekirax et Exviera) de 42 000 à 28 730 euros pour douze semaines de traitements.

Les acteurs entrent en campagne

Enfin, plus récemment, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) se saisit du dossier des prix pour annoncer ses propositions en vue de réguler le prix des médicaments innovants. Il remet ainsi le 25 janvier, son avis sur le « prix et l’accès aux traitements médicamenteux innovants » (3) à la ministre de la santé, Marisol Touraine, résumé en un double constat : « Les prix demandés par les industriels sur certains produits sont trop élevés » et « le régulateur n’a pas les moyens juridiques de limiter les hausses de prix ». Les auteurs de l’avis du CESE, qui estiment que  » le système de régulation manque d’une vision et d’un pilotage d’ensemble », réclament davantage de transparence, prônent l’instauration d’études prospectives sur l’incidence financière des traitements innovants et la représentation « effective » des associations d’usagers et de malades au sein de toutes les instances qui statuent sur l’évaluation et la fixation des prix. « Les prix demandés par les industriels sur certains produits sont trop élevés et non soutenables et le régulateur n’a pas les moyens juridiques de limiter les hausses de prix au regard de l’enveloppe budgétaire disponible », notent les rapporteurs.Sur la question de la « licence obligatoire », ils soulignent la « complexité » de cette procédure qui permet à l’Etat de lever d’office le brevet d’un médicament pour des raisons de santé publique et de faire fabriquer des médicaments génériques, par nature moins chers. Mais ils ne préconisent pas pour autant cette levée du brevet d’office en France.

En réponse aux attaques dont ils sont l’objet, les industriels du médicament rappellent volontiers que les prix sont fixés librement avec les autorités de tutelle, dont le Comité Economique des produits de Santé (CEPS), qui est l’agent de la régulation. « L’accord-cadre conclu entre le Leem et le CEPS, depuis janvier 1994, a pour objectif de garantir aux médicaments apportant un progrès thérapeutique des conditions de mise sur le marché rapides et lisibles », fait savoir le LEEM dans son Bilan économique de 2016. Il indique ainsi que l’indice des prix publics des médicaments se situe en 2015 à 72,1 (base 100 en 1990), contre un indice du coût de la vie à 148,4 la même année. « Entre 1990 et 2015, les prix publics des médicaments remboursables ont diminué de 37,5 %, alors que, dans le même temps, l’inflation augmentait de 48,4 % », ajoute le LEEM qui n’entend pas se laisser enfermer dans une polémique sur les prix, fussent-ils des produits dit innovants. Pour contourner l’obstacle, le syndicat des industriels du médicament invite au printemps derniers les acteurs de la santé en France – syndicats professionnels et associations de patients – à se réunir au sein d’un « collectif santé 2017 » afin de demander aux candidats à la présidentielle de « mettre la santé au coeur de leurs projets et de prendre aujourd’hui position dans sept domaines fondamentaux. » La question des prix des produits de santé ne figure cependant pas dans la plateforme proposée aux candidats, invités à « garantir l’accès aux soins et aux innovations » ou encore à « considérer l’ensemble du secteur de la santé comme un secteur stratégique pour le pays ».

Vers des achats groupés

Reste que l’opinion exprimée par les patients sur les prix des nouveaux médicaments est sans appel. Dans une enquête diligentée par la société AA Plus de juin 2016, 7 Français sur 10 estiment que les prix des innovations thérapeutiques ne sont « plutôt pas » et « pas du tout justifié ». 89,3 % considèrent même que les raisons des prix élevés sont à rechercher dans la volonté des laboratoires pharmaceutiques de « faire le maximum de profit ». 77,5 % estiment que les causes de ces prix sont à rechercher du côté d’un Etat qui « ne sait pas imposer des prix moins élevés », les coûts élevés de la recherche n’étant une cause que pour 76,8 % d’entre eux. L’argument souvent avancé par les laboratoires eux mêmes – notamment sur la question de l’hépatite C – que les médicaments nouveaux permettent de moins dépenser dans la prise en charge des maladies (hospitalisations, consultations répétées etc.), n’est retenu que par 36,9 % des Français. Des Français qui entendent cependant préserver les principes de solidarité et d’égal accès aux soins pour tous : car l’idée de ne plus rembourser les médicaments très chers destinés à des maladies touchant très peu de personnes ne reçoit que 18,3 % d’opinions favorables, les 55 ans et plus et les retraités s’opposant fermement à une telle mesure (à 89,1 % et 90,6 %).

Cette question des prix des médicaments vient également de faire l’objet de toutes les attentions de l’OCDE qui estime en janvier qu’une « nouvelle approche s’impose face à la hausse des prix des médicaments ». Dans une récente la publication intitulée « La gestion des nouvelles technologies de santé – Concilier accès, valeur et viabilité » (New Health Technologies: Managing Access, Value and Sustainability), l’organisation internationale avance que « les prix de lancement des médicaments visant à traiter le cancer et les maladies rares sont en augmentation, quelquefois sans que l’on observe une hausse du même ordre de leurs bénéfices pour la santé des patients. » Face aux difficultés qu’ont les organismes payeurs à prendre en charge le coût élevé des médicaments destinés à des populations peu nombreuses, « un rééquilibrage s’impose entre le pouvoir de négociations des organismes payeurs et celui des producteurs ». Ce rééquilibrage pourrait ainsi passer par des initiatives internationales d’achats groupés.  » Les accords de tarification en vertu desquels le prix final d’un médicament est lié à ses performances effectives, comme ceux qui existent en Italie et en Angleterre, pourraient aussi être efficaces, pour autant que les coûts de gestion et les coûts administratifs soient maîtrisés et que les données et observations cliniques soient mises largement à la disposition de la communauté scientifique », note encore l’OCDE. Une position qui rejoint celle des rapporteurs de l’avis précité du CESE, qui préconisent d' »étudier la faisabilité d’une Agence de fixation des prix et d’une Centrale d’achat européenne, avec adhésion volontaire. »Car rappellent volontiers les rapporteurs du CESE,  » les prix des nouveaux traitements du cancer sont déterminés par l’idée que les industriels se font de ce que les marchés sont capables de supporter. » Une « idée » qui semble fort éloignée des critères économiques classiques pour déterminer un prix !

Car les laboratoires pharmaceutiques jouent de longue date sur les différences, dans les systèmes de santé où ils sont présents, de prises en charges des dépenses d’un pays à l’autre compte tenu des niveaux de développement économique. L’histoire du Glivec est l’avatar ultime des dérives que peuvent connaitre les prix des spécialités. Elles sont de moins en moins admises par la communauté internationale, qui, en 2016, a décidé de porter le dossier sur la place publique. Avec un marché mondialisé, les big pharma sont assurées de maintenir leur profitabilité – le futur bilan du top 10 de la pharma mondiale devrait une nouvelle fois le démontrer -. Il est sans doute temps qu’elles fassent montre d’une plus grande réserve quant à leurs exigences sur les prix.

Jean-Jacques Cristofari

(1) Selon le bilan de l’association allemande Progenerika

(2) Selon MdM,  » cet outil juridique permet de suspendre temporairement un brevet et d’ouvrir le marché à la concurrence pour produire ou importer des génériques, avec pour objectif de faire baisser les prix. La licence d’office peut être utilisée lorsqu’un médicament est mis à la disposition du public « à des prix anormalement élevés, ou lorsque le brevet est exploité dans des conditions contraires à l’intérêt de la santé publique (…)» (Article L613-16, Code de la propriété intellectuelle) »

(3) « Prix et accès aux traitement médicamenteux innovants« , Avis du Conseil économique, social et environnemental présenté par Mme Catherine Pajares y Sanchez et M. Christian Saout.

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A propos de l'auteur

Jean-Jacques Cristofari, journaliste spécialisé en économie de la santé, économiste et sociologue de formation En savoir plus ...

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