Disparition d’un indéfectible indépendant de la pharma française

Disparition d’un indéfectible indépendant de la pharma française
juillet 20 17:03 2013 Imprimer l'article

Le fondateur du laboratoire éponyme de la ville de Castres, Pierre Fabre, vient de disparaître à l’âge de 87 ans. Il a bâti en un demi siècle, un empire pharmaceutique international et marqué de son empreinte la région Midi-Pyrénées, le monde des médias et du rugby. Le pharmacien de Castres avait sa région chevillée au corps et était un homme aussi secret que discret. Il est décédé samedi matin 20 juillet à son domicile d’EnDoyse à Lavaur, des suites d’une longue maladie. Didier Miraton, ancien cogérant du groupe Michelin, directeur général du groupe Pierre Fabre depuis octobre 2012, a pour tâche d’assurer la suite des opérations.

Tout au long de sa longue vie aux commandes d’une entreprise qu’il a bâti pas à pas (voir l’historique plus bas) sans jamais céder les commandes à personne, il s’est attaché à lui conserver un ancrage régional fort, en particulier dans son Tarn natal, mais aussi sur la place de Toulouse. La ville de Castres lui doit tout et il est rare qu’une des rues de la cité n’indique pas l’un ou l’autre des bâtiments du laboratoire « PF ». Cet attachement viscéral à son département s’était également traduit pendant 25 ans par un soutien financier régulier au Castres Olympique, champion de France en titre de rugby. Les maires de tout bord politique qui se sont succédés dans la ville ne prenaient pas de décisions vitales sans le consulter, quand ce n’est pas lui qui tranchaient pour eux.

Un self made man

Né à Castres le 16 avril 1926, le pharmacien d’officine va se transformer en un « self-made man » à la française. Il bâtira un empire industriel et commercial où « la beauté fait du bien à la santé » (1). Ses activités dans la dermo-cosmétique, où il a connu une réelle succès story en rachetant une série de marques « grand public » vendues exclusivement en officine, ont ainsi permis de soutenir des activités pharmaceutiques qu’il devenait de plus en plus difficile de développer avec le temps sans réaliser de croissance externe. A Castres, ville de 45.000 habitants, la pharmacie où, tout a commencé, existe toujours. En 1961, Pierre Fabre, qui a 35 ans, invente le premier veinotonique (Cyclo 3, qui sera un succès jusqu’à son déremboursement en 2008) et crée le laboratoire qui portera son nom. Quatre ans plus tard, il acquiert les laboratoires Klorane, point de départ de ses activités dans la dermo-cosmétique. Ce secteur représente aujourd’hui plus de la moitié (53 %) des revenus du groupe, soit 1,045 milliard d’euros sur 1,978 milliard d’euros fin 2012. Le groupe Pierre Fabre compte 10.000 salariés dans le monde, dont 6.700 en France, ce qui traduit un ancrage national rare pour une entreprise qui dispose de 42 filiales et diffuse ses produits dans 130 pays.

L’homme était d’une légendaire discrétion. Rares sont les journalistes qui ont pu l’approcher et les interviews qui étaient réalisées de lui, étaient généralement gérées par ses responsables à la communication. L’homme pilotait son empire depuis le Carla, son lieu de travail adossé à une colline avec une vue imprenable sur la ville de Castres, au sein d’un parc où trônait une maison d’hôtes où il recevait, comme les responsables de son groupe, ses invités. Non coté en bourse, son groupe n’était pas tenu de communiquer ses résultats, contrairement à ses concurrents. Le Pdg était ainsi libre de réinvestir ses bénéfices où il le voulait sans avoir à rendre de compte à personne.
Pierre Fabre n’en exerçait plus la direction opérationnelle depuis plusieurs années. En août 2008, il fait don des actions qu’il détient dans la société holding, Pierre Fabre Participation, elle-même détentrice de 65 % du capital des laboratoires. Grâce au programme d’actionnariat salarié mis en place depuis 2005, les collaborateurs de l’entreprise en sont collectivement actionnaires à hauteur de 7 %. « Cette gouvernance originale est garante de l’indépendance et de la pérennité de l’entreprise », précise la direction de la communication du groupe. La donation de 2008 vise à pérenniser l’indépendance de Pierre Fabre SA, société transformée en société à conseil de surveillance dont le fondateur conserve alors la présidence. La volonté affichée est « d’assurer non seulement la pérennité de l’indépendance, mais aussi des valeurs historiques de l’entreprise, les implantations françaises et régionales importantes, la pluridisciplinarité des métiers, des investissements conséquents en recherche et développement » (1). Jean-Pierre Garnier – ex-Pdg de GSK, présidera en 2008 le directoire et assurera la direction générale de Pierre Fabre SA. Mais cette greffe ne prendra pas et les deux hommes, de culture très différente, se sépareront rapidement. D’autres tentatives, antérieures ou postérieurs, ne réussiront pas davantage, pas plus que la fusion avec BioMérieux, annoncée en 2000 et qui avortera deux ans plus tard, tant l’emprise du « patron » sur son entreprise est forte. Ainsi, le 1er septembre 2010, Olivier Bohuon, en provenance d’Abbott, remplacera Jean-Pierre Garnier. Il ne tiendra que 2 mois. Un seul homme trouvera grâce à ses yeux, son neveu Jacques Fabre, 61 ans, qui pilotera longtemps la branche dermo-cosmétique du groupe depuis Lavaur. Il dsera directeur général du groupe entre février 2011 et octobre 2012, avant de céder la place à Didier Miraton. Le pdg fondateur restera, dans les faits, aux commandes jusqu’à sa mort. En août 2013, le groupe a pour directeur général Bertrand Parmentier, ancien directeur financier puis directeur général délégué du groupe entre 1991 et 2008. En 2014, la Fondation Pierre Fabre, actionnaire de référence du groupe, est présidée par Pierre-Yves Revol.

Un homme de médias

Pharmacien et industriel, Pierre Fabre a également été, et longtemps, un homme de médias, même s’il ne fréquente guère les journalistes. Il possèdera la société Sud Communication (dirigée par Pierre-Yves Revol), comme il sera propriétaire de Sud Radio qu’il revendra en 2005. Son principal actif dans le secteur est actuellement le groupe de presse Valmonde, qui édite l’hebdomadaire Valeurs actuelles, le mensuel Le Spectacle du monde – deux fleurons de la presse de l’après guerre, très ancré à droite – et le trimestriel Jours de Chasse, achetés en 2006 à Dassault. Enfin, il possède aussi 6% du groupe La Dépêche du Midi, détenu par le sénateur et président du Conseil général, du Tarn et Garonne, Jean-Michel Baylet. Son désengagement des médias remonte à une date récente, en 2011, quand il revend l’agence Sipa Press au groupe allemand DAPD, puis cèdera, en juin 2013, sept titres de presse locale au groupe Centre-France-La Montagne. Il était également propriétaire d’un imprimerie, la SIA Art et Caractère, installée à Lavaur.

L’homme fort de Castres, souvent dépeint comme autoritaire et qui contrôlait tout, était plutôt classé à droite. Mais au long de sa vie professionnelle, il recevra, tour à tour, au Carla, les politiques de tous bords, de Valéry Giscard d’Estaing à Michel Rocard, de Nicolas Sarkozy à Laurent Fabius, en passant par Jacques Chirac. Récemment, le 30 mai dernier, pour sa dernière apparition publique, il a accueilli le président de la République, François Hollande, venu inaugurer l’extension d’une unité de production dermo-cosmétique du groupe à Soual tout près de Castres.

Pierre Fabre a traduit son attachement à la région natale en pesant, en 2012, de tout son poids aux côtés des chefs d’entreprise du Tarn en faveur du projet controversé d’autoroute Toulouse-Castres. L’homme appartenait à cette catégorie des « dynasteurs » qui font (ou défont) des régions, les marquent de leur empreinte et laissent derrière eux des traces inoubliables. Assurément, cet indéfectible indépendant a marqué son époque. Cette époque où l’industrie du médicament comptait encore de vrais chefs d’entreprises bâtisseurs et n’était pas pilotée par des financiers soumis aux cours de la Bourse.

Jean-Jacques Cristofari (avec l’AFP)

(1) Voir le dossier consacré à Pierre Fabre en novembre 2008 dans le mensuel Pharmaceutiques.

Histoire résumée du laboratoire Pierre Fabre
1961 : Création à Castres du Laboratoire Médical Pierre Fabre.
1965 : Acquisition des Laboratoires Klorane et création de l’activité
Dermo-cosmétique.
1968 : Création du Centre de Recherche Pierre Fabre de Péraudel à
Castres.
1970 : Premières fi liales en Espagne, Italie et Allemagne.
1986 : Création de Pierre Fabre Japon en joint venture avec Shiseido.
1989 : Autorisation de mise sur le marché de Navelbine®
1990 : Ouverture de la station thermale d’Avène et du Centre de Recherche en Immunologie de Saint-Julien en Genevois.
1993 : Agrément par la FDA de l’unité spécialisée dans la production d’injectables et d’antimitotiques de Pau et de l’unité d’extraction Plantes & Industrie de Gaillac.
2000 : Ouverture du siège de Pierre Fabre Dermo-Cosmétique à Lavaur.
2002 : Ouverture du Centre Européen de Recherche sur la Peau et les Epithéliums de Revêtement à l’Hopital St-Jacques – Hôtel Dieu – de Toulouse.
2003 : Signature d’un accord de partenariat avec Cypress Bioscience Inc. et Forest Laboratories pour le développement du Milnacipran.
2004 : Annonce de la participation au projet de cancéropôle de Toulouse.
2005 : Ouverture du capital aux salariés de l’entreprise. Signature de contrat de fabrication de médicaments anticancéreux à l’usine de Pau pour le Laboratoire japonais Sumitomo Pharmaceuticals et le Laboratoire américain Millennium Pharmaceuticals.
Fusion des Laboratoires Dolisos et Boiron.
2006 : Ouverture du chantier du nouveau centre de R&D Pierre Fabre sur le site du Cancéropôle de Toulouse.
2007 : Acquisition de la gamme OTC de la société UCB et accord avec la filiale allemande de Zambon portant sur la reprise de l’exploitation et de la distribution de son portefeuille de produits.
2008 : Pierre Fabre cède 65% de son entreprise à sa fondation

 L’hommage de François Hollande

Le président François Hollande a salué quant à lui « un entrepreneur exceptionnel » qui « fut constamment en avance sur son temps ». « La France perd avec Pierre Fabre un entrepreneur exceptionnel », a déclaré le chef de l’Etat dans un communiqué. « Pharmacien de formation et homme d’entreprise, il a fondé et développé un groupe de taille mondiale ». « Il fut constamment en avance sur son temps, ne cessant jamais d’innover, d’inventer, d’investir. C’est ainsi que j’ai inauguré avec lui, en mai dernier, une nouvelle usine », a rappelé François Hollande. « Viscéralement attaché à sa ville de Castres, son département, le Tarn, il resta fidèle tout au long de sa vie à sa région Midi-Pyrénées. Il a veillé à préparer une succession avec le souci constant de ses salariés et assurer l’avenir de sa société », a ajouté le président de la République.

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Jean Jacques Cristofari
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Jean-Jacques Cristofari, journaliste spécialisé en économie de la santé, économiste et sociologue de formation En savoir plus ...

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