Stratégie nationale de santé : les généralistes sur le pied de guerre

Stratégie nationale de santé : les généralistes sur le pied de guerre
septembre 21 00:00 2013 Imprimer l'article

Neuf organisations représentant les médecins généralistes, les médecins en formation, les remplaçants, les jeunes installés, les enseignants, les médecins en exercice libéral ou en centres de santé (1), se sont retrouvés le 19 septembre au siège du syndicat MG France pour faire part de leurs attentes en vue de la « Stratégie nationale de Santé » que doit présenter à la presse Marissol Touraine, la ministre de la Santé, le 23 septembre. La grogne monte dans les rangs des professionnels de santé du premiers recours.

C’est sous couvert d’un « front » commun que neuf structures qui rassemblent des médecins généralistes, jeunes en formation ou plus âgés en exercice, membres de syndicats ou de société savante, ont décidé de lancer jeudi 19 septembre un avertissement aux pouvoirs publics. 

« Nous disons au gouvernement, à François Hollande, à Jean Marc Ayrault : donnez vos ordres à Marisol Touraine, parce que la ministre de la Santé a besoin qu’on la stimule », lance Claude Leicher (photo), le président du syndicat des généralistes MG France. « Elle hésite, elle prend des précautions, elle consulte. Une fois qu’elle a fait faire le rapport Cordier, Marisol Touraine dit qu’on va renvoyer la discussion dans les régions. Ce n’est pas possible. On doit nous annoncer des décisions, des actions. » Le ton est ferme. Car les professionnels de santé qui sont en première ligne pour soigner au quotidien les Français attendent des décisions fortes et claires pour les soins dits primaires ou de proximité. Tous sont prêts à en découdre, tant l’exaspération est à son comble dans leurs rangs. »Je ne sens pas la ministre de la Santé franchement décidée à mettre le paquet sur la médecine de proximité et sur l’accès aux soins de proximité, poursuit Claude Leicher. C’est ce que réclame aujourd’hui en premier chef la population, qui a besoin d’identifier un parcours de soins qui démarre à proximité de son domicile et peut se terminer au bloc opératoire du CHU !  Nous demandons au gouvernement d’avoir un peu de courage politique. » Le ton est donné pour la suite.

Quel cap pour la santé ?

Car depuis des semaines, les généralistes ont le sentiment d’être promené par une ministre de la Santé qui, accaparée par l’éternelle question du financement de la protection sociale, semble incapable de définir enfin une vraie « stratégie » pour la santé.

Jusqu’en juillet dernier, tout se présentait pourtant pour le mieux dans le meilleur des mondes de la santé possibles. Alain Cordier (photo), haut fonctionnaire averti des arcanes de l’administration et du lobbying et pilote d’un « Comité des sages », rendait sa copie en plein été, après une large consultation de tous les acteurs des soins hospitaliers et ambulatoires. Le rapport Cordier se propose d’ouvrir la voie à une réforme de l’organisation de la santé en conférant aux médecins du premier recours un rôle clé pour gérer le parcours de soins des Français, en particulier des malades chroniques dont le nombre augmente de manière explosive. L’encre du rapport à peine sèche, la ministre de la Santé annonce qu’elle reporte la discussion sur la « stratégie nationale de santé » au mois de septembre. Entre temps, les généralistes n’ont pas réellement senti que Marissol Touraine avait l’intention de lancer cette réforme qui manque encore à l’édifice construit autour de la loi HPST de 2009, entendu celle d’une structuration de l’offre de soins qui placerait les médecins traitants de proximité en première ligne pour piloter la santé des Français au plan ambulatoire. Une réforme souvent annoncée autour du concept du « généraliste pivot du système de santé », mais toujours repoussée par les lobbies de spécialistes libéraux ou hospitalo-universitaires qui n’entendent pas céder un pouce de terrain à leurs confrères du premier recours (2). Plus inquiétant encore, les généralistes s’interrogent sur la point de savoir si, en matière de santé, il y a bien un pilote à bord, tant la ministre de la Santé a du mal à fixer un cap au système dont elle a la charge.

Manque de formation

Les autres parties prenantes du front complètent le tableau des insuffisances de la politique de santé actuelle. « Depuis plusieurs mois notre syndicat signale au gouvernement qu’il fait fausse route, autant sur la forme, notamment en termes de carence de démocratie sanitaire, de conflit d’intérêt, que sur le fond, explique Théo Combes, président du syndicat national des jeunes médecins généralistes (SNJMG). « A nos yeux les différentes mesurettes proposées ne résolvent en rien la crise du système de santé et de la protection sociale. Aujourd’hui nous constatons avec plaisir qu’un diagnostic commun est en train d’émerger, parmi ceux qui réfléchissent à cette crise », ajoute le généraliste. Plus grave encore, rien n’est réellement fait pour inciter les jeunes médecins en formation à opter pour la filière de la médecine générale.

« Six ans, c’est la durée des premier et deuxième cycles, pendant laquelle les plus chanceux seront trois mois en présence d’un médecin généraliste », ajoute Mathieu Calafiore,(photo) président du syndicat national des enseignants de médecine générale (SNEMG). « Les moins chanceux auront quelques heures sur les bancs de la faculté, de préférence un samedi avant les examens…Pour leur faire découvrir la médecine générale, c’est très peu. » Pour le syndicat, comme pour d’autres structures, il manque des professeurs titularisés pour enseigner la médecine générale. « Sur les 26 enseignants de médecine générale qui ont été reconnus aptes à une titularisation de maître de conférence par la commission nationale des universités, seulement 12 ont été nommés par le ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche. Il en reste encore 14 à nommer ». Sans compter le manque de postes de stages en médecine générale.  » Aujourd’hui, moins de 50 % des étudiants ont accès à ce stage, pour partie à cause d’un manque de maîtres de stage, d’un manque d’enseignants », indique Julien Poinboeuf (photo), président de l’ISNAR IMG. « Le plus grand frein à l’installation en médecine générale est aujourd’hui le manque de formation », ajoute ce dernier. « Aujourd’hui à peine 10 % des étudiants font le choix de l’installation à l’issue de leurs études. Des enseignants en médecine générale permettraient notamment de former les maîtres de stage capables d’accueillir les étudiants en milieu ambulatoire. » « Il faut obligatoirement augmenter le temps passé avec la médecine générale, en ambulatoire, mais pour cela il faut des moyens humains, pour recruter des maîtres de stage, former et encadrer les maître de stage, les étudiants et les internes », ajoute de son côté Mathieu Calafiore. « Il ne semble pas que des mesures aient été prises pour la formation à l’échelle de la Nation pour arriver à diplômer, à encadrer et à former les maitres de stage, précise encore Vincent Renard (photo), généraliste et professeur de médecine générale à l’université Paris-Est Créteil. Nous sommes dans une situation impossible. Nous tirons la sonnette d’alarme. »

Croisée des chemins

« On est aujourd’hui à la croisée des chemins, conclut Claude Leicher. En 1958, le lancement du rapport du professeur Debré a généré de la dynamique, qui aboutit à la création des CHU. Il faut faire la même opération sur les soins de proximité. » Mais le patron du syndicat des généralistes met aussi le doigt sur une des plaies de la société française, à laquelle un gouvernement socialiste devrait être particulièrement attentif : celle des inégalités sociales de santé qui se creusent. Une raison, parmi d’autres, pour laquelle les généralistes réunis le 19 septembre considèrent qu’il faut faciliter l’accès aux soins auprès des professionnels de soins de premier recours, et, comme cela se pratique à l’hôpital, permettre la dispense d’avance de frais en médecine générale, c’est à dire faciliter le tiers payant.  Tous demandent une réforme de la gouvernance du système de santé : « Il faut unifier le pilotage national, conforter la convention nationale et mettre en place une régulation territoriale permettant de fixer des objectifs adaptés au terrain », précise leur communiqué commun. « Une fois organisés, les soins de premier recours peuvent travailler de façon articulée avec les autres acteurs, dont bien sûr l’hôpital, pour garantir un service territorial au public couvrant la totalité des soins et la gestion de la santé publique. »
Lundi 23 septembre, Marissol Touraine devra répondre sur le fond à ces attentes. Au risque de se retrouver avec un front élargi de mécontents en direction des prochaines municipales.

Jean-Jacques Cristofari


(1) ANEMF, CNGE, ISNAR-IMG, MG France, ReAGJIR, SMG, SNEMG, SNJMG, USMCS. Cf. le dossier de presse

(2) La réaction de la Confédération des syndicats médicaux français (CSMF) aux déclarations du « front du généralistes » est explicite à cet égard. A chaque avancée du mouvement des généralistes dans la bataille pour les soins de premiers recours, le syndicat des spécialistes – qui ne tolère en son sein qu’un « collège » de généralistes (l’UNOF) qui n’est pas un syndicat, contrairement à tous les autres syndicats de spécialistes fédérés en son sein – brandit l’épouvantail de la « médecine à l’anglaise » !

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Journaliste spécialisé en économie de la santé En savoir plus ...

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