Remise en cause du monopole des pharmaciens : l’Ordre répond à Bercy

Remise en cause du monopole des pharmaciens : l’Ordre répond à Bercy
août 22 16:25 2014 Imprimer l'article

Le rapport de l’Inspection générale des Finances (IGF) sur les professions réglementées, qui se propose de rendre du pouvoir d’achat aux français en cassant le monopole des pharmaciens sur la vente de produits de prescription médicale facultative (PMF) n’a pas été apprécié des pharmaciens. L’Ordre des Pharmaciens, présidé par Isabelle Adenot (photo) vient de lui opposer une réponse aussi ferme que bien documentée.

« La logique purement financière qui préside à ce rapport fait courir des dangers à la population » souligne Isabelle Adenot, dans une lettre rendue publique cette semaine et qui accompagne un document très étayé (1) qui reprend point par point les conclusions du rapport rédigé par Bercy. Pour la présidente de l’Ordre des pharmaciens, qui a choisi de rendre public le dossier complet sur le différent qui oppose les pharmaciens à Bercy, l’accusation émise par l’IGF de retenir du pouvoir d’achat aux Français en vendant en officine des médicaments sans ordonnance à des prix élevés ne tient pas la route :  » les progrès réalisés dans les achats groupés ont permis au contraire de baisser les prix », affirme cette dernière en ajoutant que « le pouvoir d’achat pharmaceutique à rendre aux Français [en ouvrant ce marché aux grandes surfaces] n’est pas démontré. » Mais la pharmacienne de la rue Marcadet (Paris 18è), n’entend pas en rester là. Aux Pouvoirs publics qui ont commandé ce rapport qui a tardé à être rendu public, elle rappelle volontiers qu’en Angleterre, où les médicaments sans ordonnance sont vendus en grande surface ou dans des chaînes de pharmacies – telle Boots –

, pas moins de 300 personnes meurent par an par overdose médicamenteuse. « Un tiers des 18-24 ans britanniques admettent une forme de dépendance et prennent tous les jours des médicaments en vente libre jusqu’au point où les médias ont pris l’habitude de parler de la « génération painkiller » ». Et s’il fallait encore aller plus loin dans la démonstration, Isabelle Adenot souligne que « l’usage inapproprié des médicaments » provoque 12 000 décès et 120 000 hospitalisations par an dans le pays. « Ces chiffres sont déjà énormes. Ils ne feraient qu’empirer si on autorisait la vente des médicaments dans le temple du commerce. Que chacun ait ces chiffres à l’esprit avant de libéraliser la vente des médicaments, que chacun prenne ses responsabilités à l’égard de ces chiffres de mortalité. » Sur le projet, émis par l’IGF, de libéraliser le capital des pharmacies dans le but de créer des chaines de pharmacies, la présidente du CNOP rappelle volontiers que les chaînes ne manqueront pas « de s’installer dans les espaces les plus rentables ». Et de conclure :  » ceux qui briseront une construction patiemment mise au point, adaptée aux réalités du pays, joueront aux apprentis-sorciers ».

Un rapport entaché d’erreurs 

Sur la question des prix des médicament qui auraient « explosé » et, de fait, privé les Français de 400 millions d’euros de pouvoir d’achat, la réponse de l’Ordre des pharmaciens est sans appel : « Cette affirmation est fausse, et nous plaçons l’IGF au défi de prouver de façon transparente son affirmation ». Pour l’Ordre, le prix des médicaments PMF non remboursables est stable entre 2009 et 2013, il augmente moins vite que l’inflation. « Autrement dit, les 400 millions de pouvoir d’achat à redistribuer tels qu’ils ont été localisés par l’IGF n’existent pas. » De plus l’IGF s’est trompée dans le taux de TVA appliqué aux médicaments incriminés : « Pas étonnant qu’on juge que les médicaments voient leur prix augmenter, si cela résulte d’une hausse de la TVA. » Sur le nombre d’officines, l’IGF ne retient pas non plus le bon chiffre : « En 2010, l’IGF indique 25.107 unités légales. Or en 2010, il y avait 22.386 officines. Cela fait quand même une différence de plus de 10% avec les chiffres utilisés par l’IGF ». l’IGF établit par ailleurs un point sur les revenus très spectaculaires des pharmaciens. A cet effet, elle a analysé les dossiers fiscaux de 22 pharmaciens choisies aléatoirement dans les départements des Hauts-de-Seine et d’Indre-et-Loire. « Où les inspecteurs de l’IGF ont-ils appris les statistiques pour considérer qu’un échantillon de 22 est représentatif d’un groupe de 5.500 ? », tacle l’Ordre dans sa réponse. Il en va de même sur l’estimation de la rentabilité moyenne des pharmacies, évaluée par l’IGF à 7 %. « En 2012, un pharmacien titulaire sur quatre a un revenu inférieur à 39 000 euros brut annuels, répond le CNOP. Là encore, nous mettons l’IGF au défi d’entrer dans un exercice contradictoire. »

Bercy pilote-t-il la Santé ?

Le rôle de conseil délivré par les pharmaciens est également totalement minoré par l’IGF, rôle qu’elle n’estime « pas indispensable » s’agissant des PMF en vente libre. « Il faudra parler de cette vision avec les parents britanniques du tiers des 18/24 ans admettant une dépendance aux médicaments en vente libre », ajoute l’Ordre. Et au gouvernement qui voudrait persévérer dans sa volonté d’ouvrir les pharmacies aux chaînes, à l’instar de ce qui se pratique dans le Nord de l’Europe, il répond avec la même fermeté :  » On peut s’étonner qu’un Ministre toujours aussi soucieux du « produire français » nourrisse comme projet de livrer les 22.000 pharmacies libérales françaises aux appétits de mastodontes étrangers. »

Au total, pas moins de 42 pages sont consacrées par l’Ordre des Pharmaciens à apporter une réponse très documentée à ce qui constitue le brûlot de l’été et que les pharmaciens n’entendaient pas laisser s’imposer comme une évidence. Car les pharmacies d’officine vont mal et sont dans une période de transition difficile, sans que leur modèle économique historique – où la rémunération est assise sur un pourcentage des boites vendues – ne soit remplacé par un nouveau modèle qui tienne compte de leur activité de conseil et d’accompagnement et soit basé pour moitié sur un honoraire à la dispensation. Depuis trois ans, voire plus, les officines ont perdu des centaines de millions de marges. « La logique financière de l’IGF la rend inapte à comprendre le contexte dans lequel se déploie la profession de pharmacien et rend ses recommandations dangereuse pour les Français », conclut l’Ordre des pharmaciens. Il reste désormais à savoir si les inspecteurs « sortis de la botte de l’ENA » parviendront à imposer leur logique aux décisions gouvernementales. Ce serait alors la preuve par Bercy que les Finances pilotent bel et bien la Santé. Mais faut-il pour cela « casser du pharmacien » ?

Le 25 juillet, le ministre de l’économie et du redressement productif, Arnaud Montebourg a reçu Isabelle Adenot.  » Il se fait l’avocat des mastodontes de la grande distribution et des géants de l’investissement international, rapporte celle-ci dans le JIM : mettre un pharmacien dans la grande distribution, ouvrir le capital des officines à ces acteurs et aux fonds internationaux afin qu’ils créent des chaînes de pharmacies enfin, ouvrir les plateformes de commerce électronique de vente de médicaments à ces mêmes géants ». La coupe est pleine pour la présidente de l’Ordre des pharmaciens. En septembre, selon les propos du président de la République, le ministre de l’Economie devrait présenter un projet de loi sur le pouvoir d’achat « qui visera à accroître la concurrence dans les prestations offertes aux consommateurs, à faire baisser les tarifs et à lutter contre le maintien de certaines rentes et privilèges ». Si la pharmacie figure sur la feuille de route du gouvernement, il est à peu près certain qu’un conflit majeur s’ouvrira entre les professionnels du médicament et les pouvoirs publics. Un de plus, après celui déjà entamé avec les industriels de la pharma, dans une rentrée qui promet d’être agitée.

Jean-Jacques Cristofari

(1) « Réaction de l’Ordre national des pharmaciens à l’étude de l’Inspection générale des finances concernant la profession de pharmacien titulaire d’officine. », août 2014

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Jean-Jacques Cristofari, journaliste spécialisé en économie de la santé, économiste et sociologue de formation En savoir plus ...

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