Médicaments : une campagne gouvernementale aux principes très actifs

Médicaments : une campagne gouvernementale aux principes très actifs
février 29 22:31 2012 Imprimer l'article

Les Français entretiendraient avec le médicament un « rapport particulier », à part en quelque sorte, eu égard à ce que font nos voisins européens. Leur « surconsommation » de produits pharmaceutiques tourne, dans les rangs des caisses d’assurance maladie, en une obsession récurrente. Cette fois, c’est le gouvernement lui même qui, à la veille des élections, entre en campagne du 2 au 24 mars inclus, pour inciter les assurés sociaux au bon usage du médicament, comme s’il était encore nécessaire de leur rappeler que leurs médicaments ne sont pas des produits comme les autres et qu’ils contiennent des principes actifs.

« Pour être efficace, c’est-à-dire pour traiter ou prévenir une maladie, un médicament contient un ou plusieurs
principes actifs. De ce fait, il peut avoir des effets indésirables aussi appelés effets secondaires. Ce n’est donc
pas un produit anodin. » A ceux qui l’ignorent encore (mais qui l’a vérifié !), la campagne que lance le ministre de la Santé rappelle volontiers que les médicaments ne sont pas des bonbons et encore moins des produits de consommation courante. Soit ! Les assurés sociaux, en pleine grippe saisonnière, sauront ainsi qu’ils ne doivent pas se jeter dans les cabinets médicaux à la première montée de fièvre pour réclamer leur lot de produits, mais devraient plutôt attendre que le temps fasse son affaire d’un virus qui sévit et agit en général une bonne semaine durant. La concomitance des annonces sur l’extension de la grippe (3 millions de Français concernés fin février), qui, quand elle sévit, coûte toujours quelques centaines de millions d’euros à la Sécu (entre entre 230 et 840 millions d’euros, selon le GEIG), en pharmacie et indemnités journalières pour arrêt de travail – ce alors même que le vaccin n’est toujours pas gratuit pour tous – est sans doute le fruit d’un pur hasard !  « Toute prise de médicament comporte des risques potentiels, nous explique Bernard Bégaud, médecin et pharmacologue, « spécialiste des médicaments et de leurs effets ». Ces risques sont en général totalement acceptables, c’est-à-dire que ça vaut toujours le coup de prendre un médicament quand on en a réellement besoin.  » Et d’ajouter pour tenter de convaincre ceux qui ne le serait pas encore : « Il est vrai que si l’on prend un médicament sans en avoir besoin, alors on n’en attend aucun bénéfice thérapeutique » (sic !). Monsieur Jacques II de Chabannes, seigneur de La Palice, maréchal de François Ier, n’aurait pu mieux expliquer cette grande leçon de pharmacovigilance qui suggère de ne jamais prendre un médicament dont on n’a pas réellement besoin !

Pourquoi dès lors une telle campagne dont on devinera les coûts (2,248 millions d’euros annoncés) à la lecture de la longue liste de supports écrits et audiovisuels qui relaieront les messages publicitaires déclinés autour du thème « le médicament n’est pas un produit comme les autres » ? « La France reste le premier consommateur européen de médicaments sur l’ensemble des classes thérapeutiques », nous explique une étude DREES, parue en 2010. Une affirmation contre laquelle le LEEM s’est élevé en 2011 dans un plaidoyer pro domo en faveur du médicament (1). « En effet, note encore la DREES, la consommation française en unités standardisées (US) par habitant est de 40 % supérieure à la moyenne observée dans 7 pays européens (Allemagne, Danemark, Espagne, Italie, Pays-Bas, Royaume-Uni et Suisse). En 2010, en moyenne, chaque habitant a consommé 48 boîtes de médicaments et 1 médicament acheté sur 4 est un médicament générique ». La France vieillit et les maladies chroniques voient leur nombre exploser et avec elles le nombre de personnes en affections de longue durée (qui pèsent pour 70 % des dépenses de l’assurance maladie). Pourtant, les ventes de médicaments sont en 2011, pour la 2ème année consécutive en stagnation, voire même en baisse de 3 % pour les produits génériques. Quant aux produits dit de médication familiale ou officinale (en libre accès en officine), leur décollage attendu depuis 2008 n’a pas eu lieu et leur croissance plafonne à 1,9 % en 2011. Autant dire qu’il n’y a pas péril en la demeure et que les médecins prescripteurs ont la main moins lourde que dans le passé.

Des responsabilités partagées

Et comme il faut des responsables en la matière, la campagne fait savoir que « les responsabilités sont partagées ». Car un patient ne prend jamais que les médicaments qui lui sont prescrits par un médecin et délivrés par un pharmacien. « Ainsi, l’utilisation du médicament et son usage optimal relèvent d’une responsabilité partagée par tous les acteurs, dont le patient, le prescripteur et le pharmacien sont le socle », nous est-il expliqué en soulignant qu’une  » amélioration des bonnes pratiques ne peut être obtenue que par la convergence des actions de chacun ». Au médecin donc de bien prescrire, au pharmacien de bien délivrer, si possible en produits génériques quand il n’en est pas empêché par une mention du médecin (« non substituable »), et au patient d’en faire le meilleure usage possible. Car « la question de la consommation du médicament est avant tout qualitative et consiste à informer et à sensibiliser les Français sur le bon usage du médicament. » « Bon usage », le mot est lâché avec le slogan d’une campagne qui invite les Français « à ne pas prendre les médicaments n’importe comment » et à « prendre conscience des risques liés à la mauvaise consommation de médicaments ». A l’instar de celle des antibiotiques dont nos concitoyens ont abusé pendant trop longtemps ? Sans doute, mais nous n’aurons pas d’autres informations sur cette « mauvaise consommation » ? Ni non plus sur les arrêts de prise de médicaments dans les traitements qui font des Français, comme des Européens ou Américains, des patients peu ou mal observants, au risque précisément de mettre à mal l’efficacité même des thérapies qui leur sont prescrites. La littérature internationale disponible sur le sujet a largement démontré que les malades chroniques ne sont pas très observants, 50 % d’entre eux abandonnant en moyenne leur traitement en cours de route pour des raisons très diverses et souvent pas rationnelles.

Conseils utiles

Seul point de pédagogie dans cette campagne pleine de principes, les affiches qui seront placées dans les vitrines des officines invitent les Français à un véritable dialogue avec leur pharmacien sur les médicaments utilisés, ce afin d’éviter les interactions avec d’autres médicaments. Elles les incitent aussi à respecter la prescription, à lire les notices (pas toujours très compréhensibles…) et enfin à être attentifs sur les effets secondaires éventuels des traitements. « Un médicament ne peut être prescrit qu’après la recherche de facteurs de risque chez le patient et l’établissement d’un diagnostic, nous est-il encore expliqué. Une consommation excessive de médicaments peut entraîner une augmentation du nombre et de la gravité des effets indésirables, mais aussi un affaiblissement des effets bénéfiques, voire des addictions (pharmacodépendance). » Il est également déconseillé de faire ses courses sur Internet en gardant à l’esprit que la vente de médicaments par correspondance (catalogue ou Internet) n’est pas autorisée en France. Elle l’est en Allemagne, chez nos voisins, pour des produits d’automédication, sous le contrôle des pharmaciens qui ont créé leur propre réseau de ventes à distance, qui progressent d’année en année. Internet est aussi le support par lequel se vendent bien des contrefaçons, notamment en matière de médicaments et la campagne invite à « ne pas en faire son unique source d’information médicale ».

La pharmacien, un « spécialiste du médicament »

Un bon conseil médical ou officinal fera ainsi mieux l’affaire que de longues consultations sur le web. ‘Le médecin, qu’il soit généraliste ou spécialiste, joue un rôle capital dans le rapport que chacun entretien avec le médicament. La consultation est donc un moment d’échange clé », notent les auteurs de la campagne ministérielle, soulignant volontiers que « c’est le médecin qui évalue l’état de santé du patient et qui décide du traitement adéquat. Ainsi, toute consultation n’aboutit pas systématiquement à une prescription. » Mais il est des habitudes qui sont tenaces dans notre bel Hexagone. A défaut, il est aussi possible de se tourner vers son pharmacien, qui a « un rôle clé de conseil ». Un pharmacien qui est somme toute « le spécialiste du médicament », auquel il serait temps de donner les moyens de réaliser les nouvelles « missions » que lui a assignée la loi HPST de 2009, au rangs desquelles figurent l’éducation thérapeutique et les actions d’accompagnement de patients, le renouvellement périodique de traitements chroniques ou encore les bilans de médication destinés à en optimiser les effets. Mais ici la campagne de Xavier Bertrand aura omis de citer la loi de Roselyne Bachelot qui veut que les officinaux puissent aussi « proposer des conseils et prestations destinés à favoriser l’amélioration ou le maintien de l’état de santé des personnes ». Mais il est vrai que nous sommes déjà entrés en campagne.

Jean-Jacques Cristofari

(1) « Economie du médicament parlons vrai, LEEM« , octobre 2011

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Jean-Jacques Cristofari, journaliste spécialisé en économie de la santé, économiste et sociologue de formation En savoir plus ...

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