Marché pharmaceutique : une reprise en trompe l’œil

Marché pharmaceutique : une reprise en trompe l’œil
juillet 15 20:29 2015 Imprimer l'article

Après trois années de récession, le marché français du médicament affiche depuis ce début d’année une nette reprise de sa croissance, à + 4,7 % de janvier à avril, voire de + 5 % sur les 12 mois écoulés à fin avril. Mais cette relance demeure artificielle, car essentiellement tirée par les ventes de spécialités à l’hôpital. Le LEEM s’en inquiète.Il proteste par ailleurs de sa récente éviction de la commission de la transparence de la HAS.

Une hirondelle ne fait pas le printemps. Fin avril, le marché pharmaceutique français – ventes en ville et à l’hôpital – affiche une belle reprise, à + 4,7 % sur les quatre premiers mois de l’année, et atteint en cumul annuel – avril 2014 à avril 2015 – la somme de 30 milliards d’euros, soit + 5 %. Trop beau pour y croire vraiment. Car le marché officinal demeure parfaitement stable sur ce quadrimestre (6,8 milliards, à + 0,2 %) et se situe toujours à la baisse sur les 12 derniers mois de l’année (20 milliards d’euros, – 1,1 %). La bonne nouvelle, dans la feuille de route de l’industrie pharmaceutique, vient de l’hôpital où cette dernière réalise des ventes à hauteur de 10 milliards d’euros (en prix tarif hors remises) sur les douze mois écoulés à la fin avril, soit une belle envolée de + 20 %. Pour les seuls médicaments prescrits lors d’une hospitalisation et facturables en sus des prestations d’hospitalisation, ajoutés aux spécialités rétrocédables, c’est-à-dire en double circuit (tels les produits contre le ViH, l’hépatite ou certains anticancéreux) et vendus par les pharmacies hospitalières à des patients non hospitalisés, l’hôpital aura généré quelque 5 milliards d’euros de chiffre d’affaires sur les 12 mois de la période précitée, soit une croissance de 31,1 %, indique encore le GERS. Un chiffre qui ne tient cependant pas compte des ventes de produits sous autorisation temporaire d’utilisation (ATU).

Les principaux bénéficiaires de cette envolée du marché hospitalier ont été les laboratoires Roche (1,338 milliard d’euros de chiffre d’affaire sur les 12 mois écoulés), suivi de Gilead Sciences (1,180 milliard), en tête du top 10 des laboratoires présents à l’hôpital, où Sanofi se situe en 5è position (avec un CA de 524 millions d’euros sur la même période). Pour expliquer les performances de Roche à l’hôpital, il faut se pencher sur le top 10 des produits qui y sont vendus. Ainsi, le Sovaldi, de Gilead Sciences, avec un CA de 845 millions d’euros (1), se situe au premier rang des spécialités vendues à l’hôpital, suivi de l’Avastin, un anticorps monoclonal humain utilisé dans le traitement de différents cancers (colon, sein, foie, cerveau, poumon) de Roche (510 millions d’euros) et de l’Herceptin, un anticorps monoclonal expérimenté contre le cancer du sein (337 millions), également du laboratoire Roche.

Repli historique

Pour autant, cette reprise ne satisfait nullement le LEEM, qui n’y voit qu’une « croissance en trompe l’œil ». Pour le syndicat des industriels du médicament, si le marché français des spécialités pharmaceutique a bien enregistré une hausse de son chiffre d’affaires en 2014, cette hausse demeure liée à l’introduction de médicaments innovants contre l’hépatite C et les ventes globales incluant les exportations sont en repli. Dans son bilan économique pour 2015 et portant sur l’année écoulée, le syndicat professionnel note « l’aggravation du mouvement de récession qui touche l’industrie du médicament en France. » Le résultat positif enregistré en ce début d’année, « exceptionnel par son ampleur et par le nombre extrêmement réduit des entreprises concernées, masque le recul alarmant de l’économie des entreprises du médicament opérant en France. » De plus, la balance commerciale du médicament enregistre « un repli historique », avec un excédent commercial de seulement 6 milliards d’euros en 2014, contre près de 9 milliards un an plus tôt. « Ce recul inédit est imputable au développement de la fabrication locale dans les pays émergents, commente le LEEM, mais aussi à la perte d’attractivité de la France dans la captation de nouvelles productions. » Il est aussi et surtout la résultante de toutes les restructurations/fusions opérées depuis 10 ans par les majors de la branche qui ont progressivement fermé ou vendu (à des façonniers) leurs usines en France pour délocaliser dans des zones bas coûts de main d’œuvre. Le LEEM évoque également le poids excessif des outils de régulation (prix, fiscalité) mis en place par les pouvoirs publics français. « La France continue de faire porter, chaque année, sur les industriels du médicament, l’essentiel des économies opérées sur les dépenses d’assurance maladie (50 % des économies sont concentrées sur le poste médicament, qui ne représente pourtant que 15 % des dépenses), ajoute le syndicat. Le récent plan d’économies pour 2015 présenté par le conseil de la CNAMTS n’échappe pas à la règle : sur 2,9 milliards d’économies recherchées, 1550 millions d’euros devront être économisés sur le seul poste médicament, via notamment par des accords sur les prix et les volumes, avec un impact estimé sur le régime général de 1,318 milliards d’euros. Ce qui s’appelle clairement un « plan médicament », qui désespère une fois encore la rue de la Faisanderie. Pour celle-ci les années de plans de baisses de prix ont eu une incidence forte sur la croissance de chiffre d’affaires du médicament remboursable : de + 6,1 % sur la période 2000-2005, le taux de croissance annuel moyen est passé à 1,5 % pour la période 2006-2011, pour atteindre – 2,5 % entre 2012 et 2014. A l’inverse, la part des prélèvements (ville et hôpital) opérés sur le chiffre d’affaire des industriels du médicament est passé de 3,9 % en 2000 à 5,8 % en 2014 (voir ci-dessous)

Cette envolée de la fiscalité du médicament associée à une chute des prix et des ventes des laboratoires sur le marché français a eu pour conséquence de voir baisser la rentabilité des acteurs du secteur. Conséquence directe : l’emploi s’est également effondré, tant dans les rangs de la visite médicale que dans ceux de la production. « Le secteur atteint un effectif de 99 453 personnes, repassant pour la première fois depuis dix ans sous la barre des 100 000 personnes », ajoute le LEEM qui indique que 27 réorganisations d’entreprise – pudiquement « plan de sauvegarde de l’emploi » –  ont été annoncées en 2013. P.ERRARD« Placé sous l’autorité du Premier Ministre, le Conseil stratégique des industries de santé (CSIS) refondé doit nous permettre de repenser la politique d’accès de l’innovation, par de nouvelles stratégies de financements et une meilleure lisibilité des règles d’évaluation », note le président du LEEM. « Il doit aussi inspirer les outils d’une attractivité retrouvée en matière de production, de recherche et d’emploi », ajoute Patrick Errard (photo). Une inspiration qui peine cependant à trouver son nouveau souffle.

Jean-Jacques Cristofari

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Commission de la transparence : le HAS exclut la LEEM

Le 11 juillet dernier, un décret a modifié la composition de la Commission de la Transparence de la Haute Autorité de Santé, qui évalue les médicaments en vue de leur remboursement. Le texte notifie la disparition pure et simple du représentant des entreprises du médicament de la liste des participants de cette commission. Le LEEM déplore cette éviction qu’il estime inappropriée du fait que le représentant des industriels du médicament  n’avait qu’un rôle consultatif et ne prenait pas part aux décisions. Niché depuis toujours au sein de la CT aux côtés de 7 autres membres ayant voix consultative (1), le représentant des industriels permettait, de l’avis du syndicat professionnel, « d’éclairer utilement la Commission sur les problématiques industrielles, d’expliquer les choix de développement opérés par les entreprises, d’informer sur la place du médicament dans les autres pays et de veiller à l’équité de traitement entre les produits évalués. » L’intérêt de cette présence était surtout liée au fait que ce représentant, en se situant au coeur du système d’information sur le médicament, pouvait ainsi utilement informer les industriels sur le sort qui était réservé à tel ou tel médicament. Le LEEM ne s’y trompe pas en évoquant pour les industriels le « dernier élément de lisibilité des avis de la Commission de la Transparence ».  » Il conviendra désormais, ajoute le syndicat, de revoir la question de l’opposabilité des avis de la Commission de la Transparence qui, considérés par la jurisprudence administrative comme de simples actes préparatoires, ne sont pas susceptibles de recours, alors que leur portée pratique va bien au-delà. » L’idée d’une autorité sanitaire réellement indépendante et à l’abri des pressions exercées par les industriels du médicament semble faire son chemin. On comprend qu’elle puisse déranger ces derniers.

(1) soit des représentants de la direction de la Sécurité sociale, de la direction générale de la santé, de la direction générale de l’offre de soins, des caisses de l’assurance maladie, de l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé.

 

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Jean-Jacques Cristofari, journaliste spécialisé en économie de la santé, économiste et sociologue de formation En savoir plus ...

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