Affaire Cahuzac : la pharma à nouveau en ligne de mire

Affaire Cahuzac : la pharma à nouveau en ligne de mire
février 14 17:11 2018 Imprimer l'article

A nouveau devant les tribunaux depuis le 12 février pour tenter d’échapper à la prison ferme, à laquelle l’a condamné son premier procès, Jérome Cahuzac reprend la thèse du financement du PS et de Michel Rocard par l’industrie pharmaceutique. Une thèse rejetée par les anciens dirigeants du Parti Socialiste, à laquelle Michel Rocard, décédé, ne pourra pas apporter de démenti. Reste que la ligne de défense de l’ancien ministre des Finances  replace l’industrie du médicament sur le devant de la scène. Le procès en appel vient de mettre en évidence des « libéralités des laboratoires » à hauteur de  3,2 millions de francs suisses (2,77 millions d’euros).

Mardi 13 février, après avoir confessé la veille sa profonde angoisse de se retrouver en prison pour trois ans, Jérome Cahuzac a présenté sa ligne de défense, en maintenant en appel, la thèse d’un «financement politique» du mouvement de Michel Rocard pour expliquer l’ouverture d’un premier compte en Suisse en 1992. Une ligne défense qu’a du préconiser son avocat, Maitre Dupond-Moretti, qui, du coup, a replacé l’affaire sur un terrain plus politique. « En novembre 1992, jusqu’en mai 1993, des fonds émanant de l’industrie pharmaceutique seront versés pour financer les activités politiques de Michel Rocard », a affirmé l’ex ministre à la barre. Une thèse qui n’a pu être étayée en septembre 2016, lors de son premier procès, Jérome Cahuzac refusant de donner le nom de ses interlocuteurs au sein de l’équipe de l’ancien Premier ministre.

Conscient du remous politique que va provoquer cette nouvelle révélation, l’ancien ministre a souligné le contexte dans lequel il se trouvait à l’époque. Après la chute du gouvernement Rocard, en mai 1991, Jérôme Cahuzac quitte le cabinet du ministre de la Santé, Claude Evin, pour commencer  des activités de conseil auprès de laboratoires pharmaceutiques et s’engager politiquement « auprès de l’équipe Rocard ». « Il m’est très vite demandé dans quelle mesure je pourrais aider au financement » du mouvement, a-t-il raconté aux juges. Cet argent devait « servir à financer » la campagne des législatives de 1993 et préparer la présidentielle de 1995.

On le trouvera ainsi à fréquenter l’agence RP International, dirigée à l’époque par Daniel Vial, un influent lobbyiste dans les rangs de l’industrie du médicament, en France comme ailleurs dans le monde. Fort d’un carnet d’adresses bien rempli du temps de sa présence au cabinet de Claude Evin, Jérôme Cahuzac va démarcher les laboratoires «officiellement», mais aussi demander des «financements parallèles». On le verra souvent avenue d’Eylau, au siège de PR International. Les fonds récupérés sous diverses manières – y compris par la suite en 1999 à Villeneuve-sur-Lot, fiel de Cahuzac où Daniel Vial lancera l’enquête “ Villeneuve Santé ” (1) – auraient ainsi servi à alimenter ses comptes suisses, dont un compte au nom de code « Birdie », hébergé dans un premier par la banque genevoise Reyl, avant de faire transférer en 2009 les avoirs vers Singapour, via des sociétés offshore.

A Lourmarin aussi

Ainsi quelques années durant, Jérome Cahuzac aura assidument fréquenté les laboratoires pharmaceutiques opérant en France. On le trouvera par la suite à Lourmarin, en septembre 1998, où il fera, avec Claude Evin, une intervention remarquée sur le Projet de loi de financement de la Sécu qui sera présenté quelques semaines plus tard au Parlement. les rencontres de Lourmarin constitue alors un temps fort dans un calendrier « politique » des industriels. Député PS du Lot-et-Garonne, Cahuzac  est aussi rapporteur du PLFSS au nom de la commission des Finances. Autant dire qu’il a l’oreille des industriels pour une séance particulièrement suivie par ces derniers.

Un an plus tard, pour nouvelle 3ème Université d’Eté placée sous le thème de la « mondialisation » et que le mensuel Pharmaceutiques, dirigé par Daniel Vial, qualifie de « lieu où souffle l’esprit », Jérome Cahuzac sera une nouvelle fois présent. Les invités de marque ont pour nom Elisabeth Guigou, alors Garde des Sceaux. Jacques Attali, président de PlaNet Bank, viendra en hélicoptère de Marignane pour parler de « la précarité, cette autre face de la démocratie », à un parterre de patrons de la pharma. Jérome Cahuzac intervient à la tribune de la grande salle du château de Lourmarin sur le thème de la médecine de ville. Son voisin, Didier Tabuteau, autre habitué des lieux, ex-directeur et fondateur de l’Agence du médicament, devenu directeur adjoint au cabinet de Martine Aubry (et aujourd’hui professeur à Sciences Po) s’exprimera sur un projet de loi visant à moderniser le système de santé. Ainsi durant les belles journées de l’été indien, à Lourmarin,  convenances rimera souvent avec connivences et la question des conflits d’intérêt demeurera à la porte des rencontres pharmaceutiques.

Libéralités des laboratoires

En 2000, au tournant du siècle, on ne retrouvera pas Jérome Cahuzac sur la photo de famille de l’Université d’été de Pharmaceutiques. Car entre temps, le député, élu dans le Lot et Garonne en 1997, brigue la mairie de Villeneuve-sur-Lot. Cette fois, ce sera Daniel Vial et son équipe qui débarqueront dans la commune du Lot. Avec le soutien du laboratoire Lilly, pour mettre en selle le futur maire, Daniel Vial montera en novembre 1999 de toute pièce l’opération « Villeneuve Santé » (1).

La proximité de Jérome Cahuzac avec l’industrie du médicament a largement été démontrée par la presse, dont Mediapart. De son côté, Le Monde du 13 février fait état de son ami de longue date, Philippe Péninque, proche du Front national, et qui moyennant une modeste commission, ouvre un compte en novembre 1992 à l’Union des banques suisses, où le nom de Cahuzac n’apparaît pas. « En six mois, il se gonfle de près de 2,9 millions de francs grâce aux libéralités des laboratoires – délestés, le 16 décembre 1993, de 125 000 francs pour ses faux frais par Philippe Péninque, qui jure du contraire. » En juin 1993, le même ami va clore le compte suisse et transférer les avoirs (3,2 millions de francs) dans un nouveau compte de la même banque, mais cette fois au nom de Cahuzac. « Parce que j’avais compris que cet argent n’aurait pas la finalité prévue, je voulais concentrer les choses dans la structure la plus petite et la plus discrète possible », a résumé le prévenu lors de son audition du 13 février devant les juges

« Je suis coupable de ce que j’ai fait, a avancé l’ancien ministre, mais pas de tout ce dont l’opinion m’accuse. » A suivre !

Jean-Jacques Cristofari

 

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Journaliste spécialisé en économie de la santé En savoir plus ...

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